Dans le sillage des catastrophes naturelles

Une conversation avec Lori Peek

Aude Chesnais

Lori Peek

Je m’appelle Lori Peek. Je vis à Boulder, dans le Colorado, aux États-Unis. Je suis directrice du Natural Hazards Center et professeur au dépar­tement de sociologie de l’université du Colorado à Boulder. J’ai ­consacré plus de vingt ans de ma vie à la recherche sur les impacts des catastrophes pour les humains. Ma thèse de doctorat et mon premier livre portaient sur les réactions négatives à l’égard des États-unien·nes ­musulman·es après les attentats terroristes du 11 septembre. Les ouvrages que j’ai publiés par la suite en collaboration ont exploré une série de sujets liés aux enfants et aux catastrophes, aux déplacements de population à la suite de l’ouragan Katrina, à la manière dont nous tirons les leçons des catastrophes de grande ampleur et aux contours de la sociologie de l’environnement. Ce qui m’a toujours attiré dans le domaine des risques et des catastrophes, c’est sa nature résolument appliquée. Mes mentors m’ont inculqué le sentiment que la recherche devait être conçue pour être pratique et exploitable, et j’ai porté ces idées tout au long de ma carrière et dans la salle de classe. À l’université du Colorado Boulder, je donne un cours d’introduction à la sociologie à 400 étudiants. J’encadre également de nombreux·ses étudiant·e·s de premiers et deuxièmes cycles qui souhaitent apprendre à mener des recherches et à appliquer les connaissances acquises pour réduire la vulnérabilité existante. J’aime mon travail et il est toujours utile de prendre du recul et de réfléchir.

L’entretien suivant a été réalisé en anglais en juin 2023 par échange de courriels entre Aude Chesnais, membre de l’équipe éditoriale et Lori Peek, puis traduit en français.

_Aude Chesnais (AC) : Lori Peek, votre travail questionne généra­lement la manière dont les communautés marginalisées font face aux risques naturels et aux catastrophes. Votre contribution est très importante pour nous. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous et sur le lien entre votre travail et le changement climatique ?

_Lori Peek (LP) : Je vous remercie de m’avoir interrogée sur ces liens. Depuis plus de 20 ans, j’étudie la manière dont les personnes socialement marginalisées – en raison de leur revenu, de leur âge, de leur race, de leur appartenance ethnique ou d’autres facteurs – se préparent aux catastrophes, y réagissent et s’en remettent. Lorsque j’ai commencé à travailler au Natural Hazards Center en tant qu’assistante de recherche diplômée en 1999, les catastrophes étaient souvent caractérisées comme des « événements à faible probabilité et à fortes conséquences ». Depuis, le changement climatique a contribué à accélérer les impacts des catastrophes et les pertes qu’elles entraînent. Aujourd’hui, je pense qu’il serait plus juste de qualifier les catastrophes « d’événements à forte probabilité et à fortes conséquences ». L’augmentation du nombre de catastrophes a fait payer un tribut disproportionné aux populations à faible revenu, aux personnes racisé·e·sLori Peek emploie le terme de « people of colour » que nous avons traduit par personnes « racisé·e·s ». Voir l’éditorial, « Plurivers: Revue d’écologies décoloniales » pour notre positionnement quant à l’usage du terme de « racisé·e·s ».

, aux enfants, aux personnes âgées et à d’autres personnes dont le pouvoir et les ressources sont limités. Étant donné que les catastrophes liées au changement climatique d’ores et déjà déplacent et portent atteinte à de nombreuses personnes en marge de la société, je vois un lien étroit entre le travail sociologique sur les populations socialement vulnérables et la recherche sur le changement climatique.

_AC : Que pouvez-vous nous dire sur la prévalence des risques naturels qui se transforment en catastrophes ? À quoi ces tendances nous conduisent-elles à nous attendre dans un avenir proche ?

_LP : Si les normes et les pratiques en matière d’établissement de rapports ont certainement été affinées au fil des décennies, la plupart des spécialistes s’accordent à dire que le nombre de catastrophes liées au changement climatique est en augmentation. Prenons l’exemple d’un rapport récent qui révèle que 90 pour cent des comtés états-uniens ont subi au moins une catastrophe météorologique majeure entre 2011 et 2021Chester, Amy et Lawton, Johanna, Atlas of Disaster, un rapport de Rebuild by Design, automne 2022, https://rebuildbydesign.org/wp-content/uploads/2023/04/ATLAS-OF-DISASTER-compressed.pdf

. Le même rapport montre également que certains comtés ont connu des événements multiples, cooccurrents ou en cascade. Les analyses des catastrophes de grande ampleur aux États-Unis indiquent également que l’intervalle de temps entre les catastrophes se raccourcit, ce qui signifie qu’il y a moins de temps et de ressources disponibles pour réagir, se rétablir et se préparer aux événements, laissant les communautés dans des cycles apparemment sans fin de pertes et de perturbationsVoir Smith, Adam B., « U.S. billion-dollar weather and climate disasters in historical context », Climate.gov, 10 janvier 2023, https://www.climate.gov/news-features/blogs/beyond-data/2022-us-billion-dollar-weather-and-climate-disasters-historical

.

Ces sources de données et bien d’autres suggèrent qu’aux États-Unis et dans le monde, les communautés sont de plus en plus confrontées aux effets de la chaleur et du froid extrêmes, des inondations, de la sécheresse et d’une myriade d’autres crises liées aux activités humaines qui ont augmenté la teneur en dioxyde de carbone de l’atmosphère. Bien entendu, il est important de souligner que les pertes dues aux catastrophes ne découlent pas uniquement du changement climatique. Elles sont également dues à des pratiques d’utilisation des sols non soutenables, à des codes de construction non appliqués ou inexistants, à des inégalités économiques croissantes qui font que moins de personnes disposent des ressources nécessaires pour se protéger et se préparer, à un racisme structurel qui fait que les personnes racisées vivent souvent dans des endroits plus risqués ou dans des logements moins sûrs, et ainsi de suite. Le fait est que les catastrophes se produisent à l’interface des environnements construits, humains et naturels. Se concentrer sur une seule force à l’origine de ces pertes occulterait les autres facteurs qui s’entrecroisent.

_AC : Comment cela affectera-t-il les communautés marginalisées et racisées aux États-Unis ? Selon vous, quelle est la population la plus exposée ?

_LP : J’apprécie beaucoup cette question, mais je pourrais la réviser légèrement pour dire : « Comment ces catastrophes affectent­-elles les communautés marginalisées et racialisées aux États-Unis ? » Il est important de parler des catastrophes liées au changement climatique au présent plutôt qu’au futur. Ces catastrophes sont là, elles touchent des milliards de personnes dans le monde et des centaines de millions aux États-Unis. Les personnes racisées, les populations à faibles revenus et d’autres groupes dont le pouvoir et les ressources sont limités sont particulièrement touchés par les évènements climatiques extrêmes.

Quant à savoir quelle population est la plus exposée, la question est également compliquée et, d’une certaine manière, impossible à résoudre. À l’échelle la plus large, nous vivons tous et toutes en situation de risque et peu de personnes, si ce n’est aucune, sont totalement à l’abri d’une catastrophe imminente. Cela étant, les catastrophes ont évidemment des effets disproportionnés, mais pour comprendre ces effets, il est essentiel d’utiliser une optique intersectionnelle qui explore les fils étroitement entrelacés de ­l’inégalité et du privilège. Par exemple, ceux qui utilisent la théorie et les méthodes intersectionnelles dans leur travail ont tendance à explorer soigneusement de multiples facteurs démographiques – tels que la race, la classe, le sexe, l’âge, les capacités, etc. – ainsi que des facteurs contextuels tels que la situation géographique et (le manque) d’investissement dans les infrastructures et les capacités des communautés. Aux États-Unis, les personnes de couleur et les personnes aux revenus limités ou sans fortune sont plus susceptibles de vivre dans des communautés où l’accès aux soins de santé est moindre, où les infrastructures sont moins résistantes et où d’autres conditions contextuelles rendent ces populations plus vulnérables aux catastrophes. Comme le suggèrent ces exemples, la vulnérabilité n’a rien de naturel. Elle est au contraire façonnée et déterminée par des forces historiques, économiques et sociales. La prise en compte de ces facteurs nous aide à identifier les communautés les plus exposées, et pour quelles raisons elles le sont. Une fois que nous disposons de ces informations, la question est de savoir comment modifier les politiques et les pratiques pour réduire les risques.

_AC : Quels sont les moyens utilisés par les communautés racisées et marginalisées pour faire face aux catastrophes et s’y préparer ?

_LP : Nous avons appris, et avons encore beaucoup à apprendre, des communautés racisées et autres communautés marginalisées en termes de ressources et de capacités qu’elles apportent à la préparation, à la réponse et à la récupération en cas de catastrophe. Il n’existe pas de réponse unique à cette question, car les communautés racisées sont très différentes les unes des autres. Mais les chercheur·e·s et les praticien·ne·s dans le domaine des risques et des catastrophes ont lancé de puissants appels à centrer les considérations de justice dans les communautés menacées et affectées par les catastrophesJerolleman, Alessandra, Disaster Recovery Through the Lens of Justice, London, Palgrave Macmillan, 2019.

. Par exemple, nous avons une réelle opportunité d’apprendre davantage des communautés ­autochtones en ce qui concerne les pratiques de gestion de l’utilisation des terres qui pourraient aider à atténuer les menaces croissantes ­d’incendies de forêtSchinko, T. et al., « A framework for considering justice aspects in integrated wildfire risk management », Nature Climate Change, Vol. 13, 2023, p. 788-95.

. Après l’ouragan Maria en 2017, les communautés portori­caines se sont réunies pour établir des pôles de résilience afin de veiller à ce que les résident·e·s les plus vulnérables aient accès à l’eau, à la nourriture, aux abris, à l’électricité et aux fournitures médicalesVoir Mercy Corps, « “Resilience Hubs” in Puerto Rico are vital in the wake of Hurricane Fiona », 10 octobre 2022, https://www.mercycorps.org/blog/resilience-hubs-puerto-rico-vital

. Après l’ouragan Katrina en 2005, qui a entraîné des décès et des déplacements disproportionnés au sein de la communauté Noire, les membres de notre collectif de recherche fémi­niste ont recueilli de nombreuses histoires émouvantes de familles Noires travaillant ensemble pour s’occuper des enfants et veiller à ce que leurs besoins fondamentaux soient satisfaitsWeber, Lynn et Peek, Lori, Displaced: Life after Katrina, Austin, University of Texas Press, 2012.

. La liste est encore longue. Il est essentiel d’écouter, d’apprendre, de financer et de faire progresser ces efforts dans la mesure du possible, tout en modifiant les systèmes qui exposent les communautés économi­quement et socialement marginalisées à des risques disproportionnés.

_AC : Que signifie pour vous « décoloniser le changement climatique » ?

_LP : C’est une excellente question. Au niveau le plus élémentaire, cela évoque l’image d’un travail en commun pour réparer quelque chose qui est fondamentalement cassé dans nos systèmes et nos structures. Je m’appuie souvent sur des définitions qui font référence au travail visant à éradiquer les injustices systémiques (« la solution ») tout en respectant les systèmes culturels ­auto­chtones et autres qui peuvent offrir des cadres alternatifs pour faire face au changement climatique anthropogénique. Cette revue va évidemment jouer un rôle important dans l’avancement de la réponse à cette question.

_AC : Comment pensez-vous que votre positionalité influence votre point de vue ?

_LP : La positionalité est un sujet que je prends très au sérieux. En s’appuyant sur les travaux d’autres chercheur·e·s en sciences sociales et praticien·ne·s, notre équipe au Natural Hazards Center a développé un module de formation CONVERGE sur le thème de la positionnalitéVoir le module de formation disponible en ligne à l’Université du Colorado Boulder: https://converge.colorado.edu/resources/training-modules/

, et nous avons également un chapitre de livre sur la positionnalité sous pressePour une liste à jour de mes publications voir https://hazards.colorado.edu/resources/lori-peek-publications

. Nous définissons la positionnalité comme un concept qui englobe les multiples identités croisées d’une personne et la manière dont les rôles sociaux, le pouvoir et les privilèges influencent les perspectives et les expériences d’une personne dans le domaine de la recherche.

Personnellement, j’ai un journal de positionnalité que je tiens et auquel je me réfère dans le contexte des environnements de terrain où je travaille. Cela m’aide à rester réflexive et responsable quant à la manière dont mes propres identités peuvent affecter le travail que je fais et les relations que j’essaie de cultiver. Je suis une femme blanche, hétérosexuelle, originaire d’une communauté rurale du Kansas. J’ai grandi dans une ferme avec mes deux parents et mes trois frères, je suis allée à l’école pendant de nombreuses années et j’ai fini par obtenir un doctorat. Aujourd’hui, je suis professeure titulaire dans une université. Je suis mariée à un homme, nous avons un jeune enfant et nous sommes propriétaires de notre maison. Tous ces facteurs, et bien d’autres encore, définissent qui je suis, et comme je travaille souvent au-delà des frontières de la différence – en étudiant des personnes d’autres régions géographiques ou de cultures, de races, d’âges, etc. différents – il est important pour moi de réfléchir de manière critique à mes propres identités et à la façon dont elles façonnent mon pouvoir et mes privilèges dans ce domaine.

En outre, je passe beaucoup de temps à discuter avec les personnes sur le terrain où je travaille pour déterminer comment nous pouvons faire en sorte que la recherche fasse la différence, que les données et les résultats soient transmis aux membres de la communauté dans des formats utilisables et que les participants soient soutenus de manière appropriée. Par exemple, au fil des ans, j’ai engagé des jeunes comme assistant·e·s de rechercheVoir le programme de recherche en détail : Browne, Katherine et Peek, Lori, « Beyond the IRB : An Ethical Toolkit for Long-Term Disaster Research », International Journal of Mass Emergencies & Disasters, Vol. 32, N°. 1, 2014.

afin qu’ils et elles puissent non seulement partager leurs histoires, mais aussi apprendre le processus de recherche, tout en acquérant des qualifications précieuses et un soutien économique pour leur propre développement futur. J’ai également mené de nombreuses actions axées sur le partage éthique et en temps voulu des données et des instruments relatifs aux catastrophes, afin de garantir que les membres de la communauté aient accès aux informations essentiellesVoir par exemple l’atelier organisé en 2023 avec le bureau du programme météorologique de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) sur les données ouvertes, et l’atelier sur les données ouvertes et leur réutilisation dans la recherche météorologique en sciences sociales : https://hazards.colorado.edu/research/weather-ready-research/open-data-workshop

. Dans le cadre de mon travail, j’essaie de me rappeler que toutes les personnes, y compris moi-même, sont privilégiées et désavantagées de manière spécifique et dynamique. J’essaie de prendre en compte et de respecter cette complexité lorsque ­j’apprends des autres. Je m’efforce également de ne jamais oublier qu’il ne faut pas avoir honte de ses privilèges, mais qu’ils impliquent au contraire une grande responsabilité, celle d’utiliser ces avantages pour faire progresser des structures sociales plus justes et plus équitables.

_AC : Le changement climatique provoque de plus en plus de réactions anxiogènes, en particulier chez les jeunes et celles et ceux qui pensent qu’il s’agit d’une cause perdue. Quel message aimeriez-vous partager avec eux et elles ?

_LP : Tout d’abord, je voudrais les écouter. Mes collègues et moi-même avons beaucoup appris des enfants dont la vie a été bouleversée par des catastrophes, à la fois sur les effets néfastes à long terme et sur la façon dont les enfants ont un pouvoir ­d’action et peuvent faire la différence pour atténuer les effets néfastes de ces événementsVoir Fothergill, Alice et Peek, Lori, Children of Katrina, Austin, University of Texas Press, 2015.

. Il est essentiel d’écouter les jeunes et de tenir compte de leurs craintes, de leurs espoirs, de leurs rêves, de leurs préoccupations et de leurs idées. S’il y a un message que je voudrais faire passer, c’est que je suis moi aussi anxieuse. J’ai peur de ce que nous réserve l’avenir et de ce que cela signifiera pour les générations actuelles et futures. Je suis aussi complètement bouleversée lorsque je pense à toute la biodiversité qui est en train de disparaître et à ce que cela signifiera pour le sens de l’émerveillement des enfants et leur relation avec le monde naturel.

Je sais aussi qu’il est possible de changer les choses si nous tous – la majorité mondiale qui se préoccupe profondément du changement climatique et ceux qui sont déjà si durement touchés – travaillons ensemble pour aller vers un avenir plus juste et plus équitable. Ce problème est bien trop vaste pour être résolu par une seule personne ou un seul groupe. C’est précisément la raison pour laquelle nous avons plus que jamais besoin les un·e·s des autres. Nous avons également besoin de structures de gouvernance solides, de la meilleure science et de personnes qui exercent leur imagination morale en essayant d’envisager de nouvelles façons de vivre sur cette planète qui se réchauffe rapidement.

_AC : Merci beaucoup pour votre temps précieux et votre contribution.

_LP : Merci. Je suis très honorée d’avoir été invitée à partager mes réflexions et de figurer dans ce numéro inaugural. J’ai le cœur plein de gratitude pour chacun·e d’entre vous et pour le travail que vous accomplissez.