Tinn’tout

Un entretien sur le chemin de l’écologie avec Danyel Waro

Erwan Molinié

Danyel Waro

Qui est Danyel Waro ?

Danyel Waro fait partie de ces « personnages » qu’on ne range pas dans une case. À raison. Ce n’est pas son truc d’enfermer les gens dans telle ou telle catégorie. Donc, au lieu d’essayer de le catégoriser, on dira juste que Danyel Waro est un enfant de l’île de la Réunion qui a vécu à Trois-Mares entouré de sa famille dans les années 1960. Qu’il a grandi dans un rapport fort à la terre, à l’autosuffisance alimentaire, à la langue créole et à la politique à travers son engagement militant pour l’autonomie. Et puis qu’un jour, au détour d’une réunion politique organisée par le parti communiste de la Réunion pour lequel il militait, son chemin a croisé le chemin du Maloya (musique traditionnelle de l’île de la Réunion). Depuis ce jour, le Maloya ne l’a jamais quitté et il n’a jamais quitté le Maloya. Aujourd’hui, c’est en compagnie de ses musiciens et de ses dalon·ne·s (ami·e·s) qu’il fait résonner cet art musical, oral, corporel, de « Kaz Kabar » (la maison du KabarLe terme Kabar ou Kabaré désigne à la fois un événement musical et festif et aussi une cérémonie religieuse visant à rendre hommage aux ancêtres dans la culture malgache, le servis-kabaré.

) dans les hauteurs de Saint-Paul à la Réunion jusque sur d’autres continents où il transporte le Maloya et où le Maloya transporte à son tour son public.

Faire résonner la voix de Danyel Waro depuis la Réunion dans Plurivers.

L’équipe de Plurivers, revue d’écologie décoloniale a souhaité donner la parole à Danyel Waro pour ce premier numéro sur le changement climatique. Au départ, nous souhaitions interroger Danyel Waro sur sa musique et plus particulièrement sur son dernier album « Tinn’tout »WARO Danyel, Tinn Tout, Cobalt, 2020.

(« Tout éteindre/mettre un coup d’arrêt »), où on le voit en photo sur la pochette un seau d’eau à la main, comme s’il allait éteindre un incendie, telle une métaphore visuelle du réchauffement climatique. Mais plus que de changement climatique, c’est finalement toute une réflexion sur l’écologie, que nous livre Danyel Waro dans cet entretien. Une vision qui s’ancre et qui pioche à la fois dans son vécu, sa musique et ses textes, ses combats, mais aussi sa manière de vivre. Une philosophie écologique singulière, résolument ancrée comme praxis, une philosophie qui entre en résonance avec le plurivers et qui nous invite à repenser nos manières d’habiter la Terre à l’heure du changement climatique.

Le présent texte a été publié dans sa version originale en créole réunionnais dans la revue papier #1 de Plurivers, revue d’écologie décoloniale. L’entretien a été réalisé en mars 2023 au domicile de Danyel Waro par Erwan Molinié, membre de l’équipe éditoriale de Plurivers. Vous retrouverez ici la traduction et l’adaptation de cet article en français.

Introduction

Danyel Waro m’a donné rendez-vous chez lui dans les hauts de Saint-Paul à la Réunion. Lorsque j’arrive chez lui, il revient de « Kaz Kabar », un lieu qu’il a contribué à créer et qui est aujourd’hui dédié au Maloya et à la culture réunionnaise dans toute sa diversité. Le temps de s’installer, on commence à parler autour d’un café koulé (filtre) accompagné d’une petite cuillère de sucre de canne parfumé à la vanille. J’en profite pour lui faire part des travaux que je mène sur l’utilisation des pesticides dans la culture de la canne à sucre dans l’île et du projet que nous portons au sein de la revue Plurivers. Il n’en faut pas plus que l’on commence à parler du territoire réunionnais et des enjeux écologiques qui le traverse.

Très vite, lors de nos premiers échanges, Danyel Waro me fait part de ses souvenirs d’enfance et de la manière dont il vivait à cette époque. Il m’explique que sa vision de l’écologie est enracinée et indissociable des savoirs et pratiques qu’il a appris en grandissant. Enracinée dans la culture de la terre (bitassion), dans l’autosuffisance alimentaire (planté pou manzé), dans la langue créole et les devinettes (kossa in soz) ainsi que dans la politique et les combats pour l’autonomie de la Réunion. C’est en partant de cet enracinement que nous tracerons notre chemin dans cet entretien avec Danyel Waro. Nous verrons en quoi il est déterminant dans la manière dont il envisage les questions d’écologie aujourd’hui. Nous aborderons ensuite la question des politiques de « modernisation » et de « développement » engagées à partir des années 1960 à la Réunion, politiques qui ont favorisé l’invisibilisation, l’effacement, la négation de ces savoirs vernaculaires, de cette “Réunionité” que Danyel Waro a défendu toute sa vie à travers sa musique et ses combats politiques. Cela nous conduira à discuter de son dernier album « Tinn’tout » et de l’urgence qu’il y a aujourd’hui de s’arrêter pour prendre le temps de réfléchir à d’autres manières d’habiter la terre. Pour comprendre comment cette manière de voir l’écologie s’ancre dans son quotidien, nous ferons un dernier détour par « Kaz Kabar », un lieu militant qu’il a imaginé et où il contribue à faire vivre avec ses « dalon·ne·s » (ami·e·s) un projet visant à « reprendre un sens avec tous nos sens ». Alors, « Paré pa paré ? » (Prêts ?)

L’enracinement

_Erwan Molinié (E.M) : Bonjour Danyel. Merci de me recevoir chez toi pour cet entretien. En arrivant ici, je souhaitais commencer par t’interroger sur ton dernier album « Tinn’tout » et le lien qu’il y avait entre ce projet et la question du changement climatique. Mais en commençant à discuter avec toi, j’ai le sentiment que tu envisages cette question du changement climatique dans une vision plus globale de l’écologie. D’où ma question : est-ce que tu peux commencer par me dire quelle signification tu donnes à ce mot d’écologie ?

_Danyel Waro (D.W) : En fin de compte quand on parle d’écologie, le mot écologie vient en second, il est plus récent. On a commencé à parler de ça dans les années 1980-1990 par là. Mais moi ce que je dis tout le temps c’est que j’ai vécu l’écologie avant la lettre. Dans le sens où on a travaillé la terre. Ma famille a travaillé la terre, on a planté notre nourriture, on a planté notre maïs. Tu mangeais du maïs, tu plantais du maïs. On plantait des grains, des pois, des haricots tout ça. On plantait des racines, du songe, du manioc, du kambar, des patates. On avait nos plantations, c’est de cette manière que l’on vivait. Et puis on avait aussi quelques animaux, donc on avait un peu de viande aussi. On avait notre jardin, nos épices, notre façon de vivre c’était en fonction de ce que la nature a à nous donner. De la même manière dont nous prenons soin de la nature, la nature prend soin de nous. Donc la première chose importante que j’ai vécue c’est la terre. La terre, planter ce que tu manges, c’est le premier apprentissage de liberté. Donc on était dans l’environnemental avant l’environnemental. On était dans l’écologie avant l’écologie. On était dans la « maîtrise » de la nature sans essayer de « maîtriser » la nature. Tu es ami avec la nature, tu es au milieu du truc. Quand on dit qu’il faut protéger la nature, protéger l’environnement, protéger l’écosystème, parfois on parle d’arbres, d’animaux, de chaîne naturelle tout ça, mais on nous oublie dedans. Et moi la chance que j’avais c’est que j’étais dans un écosystème.

Dans le sens où, quand je plante quatre grains de maïs, je mets mes quatre grains dans la terre, ben je l’accompagne à ce moment-là. Je mets le grain et à côté je mets du fumier de bœuf, du fumier animal. Je le bouche, je butte, je le laisse pousser, il pointe. Il est en tizè, (en tige), après il est en roulo, (en rouleau), après il est en baba (en bébé), après il a de la barbe. On a les mots aussi pour dire ça, on a la devinette qui vient avec, ce qui veut dire qu’il y a un habillage poétique aussi qui vient avec. Il y a un habillage scientifique. Ça signifie qu’on a les mots dans notre langue pour parler de notre maïs. Quand le maïs n’est pas encore sec, il est zèn (jeune), c’est notre mot en créole pour dire qu’il n’est pas encore mûr. Les avocats sont encore zèn, les jacques sont encore zèn. On les regarde, on les tâte, on les secoue. On observe notre maïs. S’il est vert, on peut le casser pour le faire bouillir ou le faire griller. Après quand il est jaune tu peux le casser pour le faire sécher si tu veux. Là, on ouvre le maïs sur des feuilles de tôles pour le faire sécher. Et après on l’égraine. Mais là, quand on a coupé le maïs, on a coupé le pied, il y a le bois du maïs dans la terre. Et ben il sert comme combustible, il sert à brûler, il sert à faire du feu. Après, la paille du maïs, on la donne aux bœufs ou aux animaux. Le bœuf lui il va écraser tout ça, il va chier dessus, il va faire du fumier. Nous en attendant, on va égrainer notre maïs. Quand il est bien sec, on va l’aérer avant de l’amener au moulin. On n’avait pas de moulin personnel. Y’avait un moulin central où on amenait nos sacs de maïs en grains. Et quand on a fini ça, le coton (partie du maïs), on le met à brûler aussi, pour allumer un feu, pour faire cuire à manger. Mais par contre, avant de le brûler, avant de le mettre sous la marmite, on joue à faire des « ti kaz » (des petites maisons). On fait un concours d’immeuble, un concours de maison. En gros, on prend deux cotons de maïs, on les croise avec deux autres cotons de maïs et on fait un deuxième étage puis un troisième étage. Ça aussi ça fait partie du truc. Après, le coton du maïs, il va faire de la cendre pour le maïs que l’on a ramassé pour la semence, parce qu’il faut ramasser le maïs pour la semence, pour le replanter une deuxième saison dans l’année, la saison chaude ou la saison froide. Donc on ramasse quelques jolis épis, on les pend en grappe sous la fumée, dans la cuisine sur le boukanaz (fumée utilisée pour fumer un aliment), pour pas qu’il soit piqué, pour pas qu’il se périme. Quand arrive l’heure de planter, on égraine les gros épis, on sélectionne les jolis grains et on va les planter. Ben quand on va les planter on va reprendre la cendre du coton du maïs et des autres bois qui ont brûlé pour la mettre dans les trous. Et là, c’est un autre cycle qui recommence. Et nous on est au milieu de tout ça. Le maïs que l’on a amené au moulin, on va le manger. Les six mois qui viennent, on prend une pinte de maïs par jour dans les sacs pour nourrir notre famille. Pour faire vivre sept personnes. Notre écosystème à nous c’est ça.

Et moi je suis au milieu de tout ça. Dans ma famille, on vit dans un milieu où la nature est importante, on est enracinés comme ça. Si t’enlèves un morceau de tout ça, si t’enlèves la cendre ben il va manquer quelque chose. Si t’enlèves le fumier parce que t’as plus de bœuf, si t’enlèves le séchage, le moulin, il manque quelque chose. C’est tout ça qui me maintient debout. C’est ce que j’appelle mon landémik (le fait d’être endémique). Je suis endémique moi aussi. Je suis environnemental moi aussi, je suis dans la nature, je suis dans un tissage naturel. C’est moi, c’est mon corps, mes sens qui vivent avec ce que je fais. Mes yeux voient la couleur du maïs. Ma main le tape, ma langue dit tel mot pour nommer le maïs. On a la cendre, on a tout un tas de matériaux qui sont importants dans ma vie. Ma mémoire fonctionne parce que mes sens travaillent. C’est ça aussi qui fait l’écologie qui fait que tu « maîtrises » ton environnement. Et surtout t’attends pas qu’un bateau ou que monsieur je ne sais qui vienne t’apprendre à vivre. Tu attends pas qu’un bateau débarque avec un produit bien fini pour manger. T’es pas en dépendance, t’es pas soumis. Et ça, c’est un gros apprentissage de liberté. C’est pour ça que l’écologie c’est la liberté. La définition de l’écologie c’est ça. Tu es autour et tu vis avec ce qu’il y a autour. Donc moi j’ai grandi dans une philosophie comme ça. C’est ça entre guillemets qui fait ma force aujourd’hui. Quand j’écris, il y a tout ça à l’intérieur.

Effacement/Déracinement

« C’est comme un arbre, quand tu coupes celui qui est à côté de lui, quand t’enlèves la pierre qui le maintient, quand t’enlèves l’eau qui arrive jusqu’à lui, tu le coupes de ce qu’il y a autour de lui. Parce qu’il vit par rapport à ce qu’il a autour de lui (…), mais là tu as coupé mon écosystème ! Alors que j’étais endémique. J’étais une espèce endémique à ma manière, j’étais enraciné. »Extrait du présent entretien avec Danyel Waro.

« Le système pour qu’il puisse faire vivre sa culture, faire vivre son économie, faire vivre son entreprise capitaliste, il t’oblige à t’effacer, à effacer tes valeurs. »Ibidem

_E.M : Donc cette question de l’enracinement est déterminante pour toi quand on parle d’écologie. Mais cette époque à laquelle tu grandis c’est aussi celle de l’avènement des politiques de « modernisation » à la Réunion et donc un moment de fortes mutations de la société réunionnaise. Quel regard tu portes sur la mise en place de ces politiques et en quoi elles vont impacter cet enracinement ?

_D.W : Le système, pour qu’il puisse faire vivre sa culture, faire vivre son économie, faire vivre son entreprise capitaliste, il t’oblige à t’effacer, à effacer tes valeurs. Pour que tu deviennes dépendant de lui. Dépendant intellectuellement, dépendant pour tout. Donc il met son système en place en te disant que ton système à toi c’est la misère. Il te fait gober que ta façon de vivre c’est la misère. Il te fait avaler que son système c’est le bon, que c’est le plus intelligent, le plus beau. Il va te faire manger des pommes et il va t’expliquer que les letchis, les longanis, ça va deux minutes, mais que ce n’est pas bon à faire manger dans une cantine, pas bon pour faire des gâteaux. Et malheureusement, trop de gens ont gobé ça. Comme quoi on est insignifiant, comme quoi on n’existe pas. Comme les esclaves qui n’étaient pas considérés comme des êtres, des personnes, ben aujourd’hui on continue, mais sous d’autres formes. Notre langue n’est pas une langue donc on n’est pas des individus. On n’est pas des personnes à part entière.

Dans tout ça aujourd’hui on va te dire qu’il faut protéger tel arbre, tel animal, qui sont en voie de disparition. Attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas les protéger hein ! Mais il faut dire que nous aussi on est en train de disparaître tous les jours. On nous efface tous les jours. C’est comme un arbre, quand tu coupes celui qui est à côté de lui, quand t’enlèves la pierre qui le maintient, quand t’enlèves l’eau qui arrive jusqu’à lui, tu le coupes de ce qu’il y a autour de lui. Parce qu’il vit par rapport à ce qui l’environne. On vit par rapport à ce qui nous enracine, mon karo (champ) de maïs, ma cendre, mon fumier, mon charbon, le coton avec lequel je fais des « ti kaz ». Et tout d’un coup on te dit : « Fini ! plantez de la canne à sucre ! ». Je pourrais m’y retrouver dans les cannes moi si je voulais, mais tu viens de couper mon écosystème là ! Alors que j’étais endémique, j’étais une espèce endémique à ma manière, j’étais enraciné. Mais on ne fait rien pour me protéger. On te dit au contraire, c’est bien, tu es sur le bon chemin, sur le chemin de la réussite, parce que tu vas bien parler français. Donc on t’efface pour que tu prennes la culture de l’autre. On enlève ton soubassement, on te déracine et on te dit que l’arbre qui va refleurir sera plus beau. Mais en faisant ça, on te sépare de la nature. Tu faisais du bio et on te dit non, les salades il faut mettre des pesticides dessus, il faut mettre ça dessus, ça ira plus vite, fait ta maison comme ci ! T’as pourri ton terrain, t’as épandu de la merde dessus, du Roundup et compagnie, qui en plus fini par t’empoisonner et longtemps après on revient et on te dit : « on vient vous apprendre le bio ». Mais abruti ! Mon père faisait du bio lui, mon ventre était bio. Et aujourd’hui, tu viens m’apprendre comment on fait du bio. Depuis longtemps, on avait les savoir-faire, mais on nous a dit que notre manière de faire n’était pas la bonne. Et ça, c’est de la violence, ça, c’est anti-écologique.

Mais si tu prends conscience que ta manière de vivre, c’est UNE manière de vivre, point, et que la misère c’est le manque, c’est autre chose. Que s’il te manque du maïs c’est la misère, s’il te manque des animaux c’est la misère, le manque de viande, le manque de légumes, c’est la misère ! Mais que si tu as des légumes, des racines, des songes, tu n’es pas miséreux. Si tu parles créole, tu as une langue, tu n’es pas miséreux. Et le colonialisme c’est ça qu’il va vouloir effacer lui. Il va essayer de faire de moi un consommateur, un client. Mais en faisant ça, il me dénature, il me dépersonnifie, il me modèle pour faire de moi un consommateur. Mais tant que j’ai de la force pour résister, tant que j’ai mon marronnage, je résiste. Je ne suis pas une victime. Même si le vent souffle, même si le cyclone souffle, que le colonialisme passe, même si l’autre veut m’imposer son système, il n’y arrivera pas vraiment. Je me tiens devant lui et je l’arrête. J’ai de la résistance parce que je suis bien enraciné, c’est ça qui fait ma force. Les conditions de la résistance c’est ça.

Encadré : Le Maloya, qu’est-ce que c’est ?

Le MaloyaVELLAYOUDOM Jérôme, « Le Maloya », Revue de littérature comparée, 2006/2 (no 318), p. 243-248.

est une musique traditionnelle de l’île de la Réunion qui tire son origine dans les tumultes de son passé esclavagiste. Comme un témoignage de douleur, de souffrance, mais aussi comme une catharsis. Longtemps, le Maloya est resté dans la cale de l’histoire réunionnaise, enchaîné comme les hommes et les femmes qui l’ont transporté à travers leurs corps et leur savoir-faire sur l’île. Ainsi, jusque dans les années 1970, la pratique du Maloya ou la possession des instruments qui servent à le jouer pouvait conduire à l’enfermement (même si cette interdiction n’a jamais été prononcée de manière officielle). C’est grâce à l’abnégation de ceux qui se sont battus pour qu’il perdure que le Maloya est progressivement sorti de la cale de l’histoire réunionnaise. Des personnes comme Firmin Viry, Danyel Waro, Granmoun Lélé et bien d’autres. Depuis 2009, le Maloya est classé comme patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCOVidéo de présentation Maloya où l’on aperçoit Danyel Waro lors d’un« Kabar » en début de vidéo. https://ich.unesco.org/fr/RL/le-maloya-00249

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« Tinn’tout » (Tout éteindre)

« L’écologie, j’en parle toujours, y’a toujours une phrase qui en parle dans mes chansons. Même si le morceau n’aborde pas l’écologie en soi, je place toujours des références à la question par-ci, par-là »Extrait de l’entretien réalisé avec Danyel Waro.

_E.M : Donc pour résister il faut être bien enraciné. Sur la pochette de ton dernier album « Tinn’tout » on te voit au bord de la mer avec un seau d’eau à la main, on pourrait penser que tu cherches à éteindre un feu. Est-ce que c’est une manière de faire référence à la question du changement climatique et si oui est-ce que tu peux m’expliquer comment est venue l’envie de travailler cette thématique ?

_D.W : Pour la petite histoire, « Tinn’tout », est un morceau que Jacky Beng-Thi m’a demandé pour son livre « cartographies de la mémoire »Beng-Thi Jacky, Cartographies de la mémoire, Retrospective 1990-2010, El umbral, 2010.

. Quand il me demande d’écrire, le thème à la base c’était celui de l’île. On est plusieurs à avoir contribué et chacun devait écrire selon sa vision du territoire. Donc moi j’ai fait un texte qui s’appelait « nout’ lil », « notre île » d’abord, qui s’est appelé « un rêve » par la suite et qui est finalement devenu « Tinn’tout », parce que l’expression était présente dans le texte. C’était juste avant la covid, ce n’était pas prévu ce coup d’arrêt de la covid là, ben c’est devenu un « tinn’ tout » un coup d’arrêt, lié à la covid. Quand j’ai commencé à écrire le texte, je l’ai écrit de manière très libre, sans vers, sans contraintes. Mais je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à écrire comme ça. Je ne sais plus ou je ne sais pas écrire comme ça. J’ai besoin d’écrire de manière posée, rimée, cadrée pour le mettre en musique par la suite. En fonnkèrMot issu du créole réunionnais, le fonnkèr se définit comme un mode d’expression poétique formulé à l’oral ou à l’écrit.

. Donc j’ai écrit en fonnkèr et après je l’ai mis en musique. D’habitude, je fais les deux en même temps, mais là comme j’ai écrit le texte d’abord j’ai dû inventer l’air après. C’est plus rare dans mon processus de création, mais ça m’arrive quand même. Plus difficile aussi, mais je peux aussi procéder de cette manière. Donc j’ai commencé par l’île, par réfléchir sur ce thème de l’île. J’aurais pu faire un texte où je raconte que mon île est jolie, que mon volcan entre en éruption, que je vais me baigner en bord de mer, que je marche dans les sentiers. Le côté plutôt touristique, qui fait vendre quoi. Mais c’est pas trop mon style ça. Mon style c’est plutôt de pointer du doigt ce qui dysfonctionne, l’empoisonnement aux pesticides, l’embouteillage, l’acculturation, l’assimilation et tout ce qu’on a voulu me faire avaler à l’école. Donc notre île comme un personnage elle dit : « tirons un coup le frein à main », elle dit : « stop avec la culture de la langue obligée ». Après je pars sur l’idée que si on plante notre riz, on a la liberté pour notre ventre. Je cite Ho-Chi-Minh, « un peuple n’est pas libre s’il n’a pas de quoi se nourrir », ce qui pour moi est vrai, notre première liberté c’est notre alimentation. Après, je cite Martin Luther King pour le côté rêve, le côté idéaliste, humaniste. Donc je fais un peu le tour comme ça. Je dis qu’on veut ressembler, qu’on veut faire pareil, qu’on veut avoir les mêmes embouteillages, les mêmes choses. Qu’est-ce qu’on est en train de faire en réalité ? Aujourd’hui, on le voit bien, le climat est en train de nous faire comprendre qu’il faut qu’on change de manière de faire qu’il va falloir que l’on replante plus près de chez nous ce que l’on mange, qu’on mange les racines qu’on avait plus envie de manger. Mais malheureusement, il faut attendre que l’on soit contraint pour agir. On devrait plutôt prendre conscience du problème et anticiper. Donc arrêtons-nous, éteignons tout, tirons le frein à main, envisageons une nouvelle trajectoire, une nouvelle manière de fonctionner.

Kaz Kabar

« Kaz Kabar c’est reprendre un sens avec tous nos sens. Redonner un sens, avec tous nos sens. C’est-à-dire utiliser nos capacités »Extrait du présent entretien avec Danyel Waro.

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_E.M : Justement, ça me fait penser qu’avant d’arriver ici tu étais à « Kaz Kabar » ce lieu que tu as imaginé il y a plusieurs années déjà. Est-ce que l’idée de « Kaz Kabar », c’était justement de contribuer à cette prise de conscience et à la mise en œuvre de ces autres manières de faire ?

_D.W : L’idée c’est que la liberté c’est pas seulement le mot. C’est la pratique. Pour nous l’idée de « Kaz Kabar » c’est de reprendre un sens avec nos sens, de redonner un sens avec tous nos sens. C’est-à-dire utiliser nos capacités. Malheureusement, on utilise plus nos capacités. On délègue. On délègue notre jugement aux autres, on délègue notre réussite aux autres. Notre langue même, on efface notre langue pour celle de l’autre. On s’efface, on s’est toujours effacé. On n’existe pas, on nous donne pas de la valeur. Donc « Kaz Kabar » et même avant, parce que cette idée de « Kaz Kabar » ça a toujours fait partie de moi quand j’étais militant autonomiste, ça fait partie de l’apprentissage que j’ai eu dans la maîtrise de mon environnement et dans le combat politique. Car la maîtrise de notre environnement ça suppose une identité forte et ça passe par la culture, par l’identité, par la musique, par la terre qui colle sous nos pieds. Donc remettons-nous les idées au clair et reprenons la matière dont on dispose entre nos mains. Ce qui veut dire : apprenons notre langue ! Il ne suffit pas de dire que nous avons une langue, pas de dire qu’on impose le français. Ce n’est pas seulement lever le poing. C’est apprendre vraiment, comment sont tes pronoms, comment sont tes temps, comme toute langue, toute culture fait. C’est apprendre comment est construite sa charpente, son habitat, apprendre que la langue a un soubassement. Donc riz, grains, carry si tu veux bien. Il y a une grammaire dans tout ça. La nourriture a une grammaire, la langue a une grammaire, la construction a une grammaire, un sens. Donc c’est tout ça pour moi « Kaz Kabar ». C’est réapprendre la valeur du jacquier (arbre présent à la Réunion). Comme je dis dans la chanson SalimWARO Danyel, Salim, Aou amwin, Cobalt, 2010.

, d’ailleurs c’est une chanson qui est très politique pour moi. Salim c’est la construction de l’identité par rapport à un arbre de référence. Et le référent ce n’est pas n’importe quel arbre. Je ne parle pas d’un bouleau, d’un hêtre, d’un pommier ou d’un chêne de France. Je parle de mon pied de jacques. Pour moi, c’est important. Peut-être que pour d’autres moins, mais pour moi c’est important. Notre jacquier nous donne quand même le plus gros fruit qui existe sur la terre. Et il très odorant, donc il a une présence forte. S’il est pourri, il est odorant et il te le fait sentir. S’il est vert, il te le fait sentir aussi si tu le découpes. Si tu veux pouvoir faire à manger avec, il faut en passer par sa colle pour pouvoir le préparer. Donc il a tout, toute la philosophie réside dans un jacquier tu comprends ? On peut en faire du bois pour faire à manger, on peut se balancer dessous, les enfants peuvent jouer avec lui, les caméléons montent dessus, le manger pour les cabris vient de là aussi. Les guêpes que j’adore font leur nid dessus. C’est tout ça que je raconte dans Salim, pour dire que c’est un personnage fort. C’est un papa qui vient de mourir, mais qui n’est pas vraiment mort, car à la fin on fera des instruments avec son bois, on retapera dessus et il résonnera partout. Donc « Kaz Kabar » c’est ça. C’est retrouver nos valeurs, notre philosophie, notre vitesse, c’est la même idée d’autonomie avec laquelle j’ai grandi.

_E.M : Merci beaucoup, Danyel, pour ces récits que tu nous livres. Apparemment, le maître du temps est arrivé, il sait que si on continue à parler on n’arrivera pas à s’arrêter. On se dit à bientôt.

Pour aller plus loin