Je suis membre de la tribu Hopi, dans le nord de l’Arizona, aux États-Unis. Je suis spécialiste de la résilience autochtone à la School of Natural Resources and the Environment et au Indigenous Resiliency Center de l’Université de l’Arizona. Je suis titulaire d’un doctorat en ressources naturelles de l’Université de l’Arizona, d’une maîtrise en politiques publiques de l’Université Pepperdine ainsi que d’une licence en agriculture de l’Université Cornell. J’ai co-écrit le chapitre sur les Autochtones pour la cinquième évaluation nationale du climat et j’ai publié cinq ouvrages dans des revues scientifiques ainsi que des articles de fond. Enfin, très récemment, j’ai lancé un appel à la revitalisation du système alimentaire amérindien basé sur les principes d’intendance et de conservation autochtones. Parallèlement, je continue à pratiquer l’aridoculture Hopi, une pratique de mon peuple depuis des millénaires…
Je m’appelle Michael Kotutwa Johnson et je suis un agriculteur Hopi traditionnel de la 250e génération. Je suis les traces de mon père, comme lui a suivi celles de son père, et son père avant lui, depuis des générations. Lorsque mon peuple est arrivé pour la première fois dans la région que l’on appelle aujourd’hui le plateau du Colorado, dans le nord de l’Arizona, il y a plusieurs siècles, il est dit que nous avons rencontré un individu appelé Massau. Il était le gardien de la terre. Massau nous a donné des instructions spécifiques sur la façon dont nous devions vivre pour pouvoir survivre sur les terres semi-arides que nous appelons notre chez nous. Il nous a fourni un bâton fouisseur, des graines et une calebasse d’eau. Mais la chose la plus importante qu’il nous a enseigné, c’est de croire dans tout ce que nous faisons. Aujourd’hui, plus que jamais, je continue à suivre ses enseignements.
Si je suis son enseignement basé sur la foi, c’est avant tout parce que nous avons subi une sécheresse extrême ces dernières années. Je crois que la sécheresse que nous connaissons est due aux fluctuations climatiques ou comme d’aucuns diraient, au changement climatique. Ainsi, la saison des semis s’est raccourcie avec les températures plus froides en avril, quand c’est le moment de semer, et les périodes de gel plus précoces vers la fin de la saison agricole. En même temps, nous avons aussi eu des étés plus chauds que d’habitude.
Parfois, les étés plus chauds entraînent des taux d’évaporation plus élevés et retardent la croissance des plantes. C’est parfois difficile à surmonter parce que nous, agriculteurs Hopi, nous n’avons pas l’habitude d’irriguer, nous dépendons de l’humidité qu’apporte les pluies des moussons et les chutes de neige hivernales. Chaque année, nous ne recevons que l’équivalent de 15 à 25 cm de précipitations. Au cours des dernières années, j’ai remarqué que nous n’en avons reçu que la moitié environ et parfois moins. Encore une fois, cela peut être dû au changement climatique ou au stress ressenti par la terre à cause de l’extraction incessante et du fait qu’on ne prend pas soin d’elle. En raison du manque d’humidité, je ne cultive pas toujours les mêmes espèces, composées essentiellement de différentes variétés de haricots, de calebasses, de maïs, de melons et de courges. Ce que je réussis à faire pousser est distribué aux femmes, qui mettent de côté une partie de cette production pour les semences à conserver ou à planter l’année suivante. Traditionnellement, ce sont les femmes Hopi qui possèdent les champs, fournissent les graines à planter et s’occupent de répartir la récolte. Et elle jouent un rôle important dans notre mode de vie agricole. Il faut également savoir qu’il n’existe pas de séparation entre la culture Hopi, nos croyances spirituelles et notre agriculture. Ils sont une seule et même chose et sont interdépendants.
Par exemple, le maïs blanc, une fois récolté et séché, est ensuite broyé par les femmes et transformé en farine de maïs qui est utilisée pour offrir des prières et lors de nos cérémonies. Notre maïs, que ce soit sous forme égrenée, ou avec encore ses graines intactes sur l’épi, est manipulé plusieurs fois de la préparation à la récolte puis au stockage. Chez les Hopi, nous avons un dicton : « Nous sommes comme le maïs. » Nous cultivons le maïs avec soin, et dépendons l’un de l’autre pour notre survie. Ainsi, une relation intime s’établit, non seulement sur le plan physique, mais aussi spirituel et psychologique, du fait des immenses défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’agriculteurs et membres de la nation Hopi qui survivent sur les terres semi-arides du sud-ouest depuis des temps immémoriaux.
Autre exemple de cette foi déjà évoquée, peu importe les plants que d’autres agriculteurs Hopi et moi voyons se développer au printemps, et qui nous permettent de déterminer si nos cultures seront un succès ou un échec, nous semons de toute façon. Au printemps 2018, j’ai observé une absence totale des indicateurs naturels d’humidité du sol du fait de l’absence de chutes de neige l’hiver précédent, mais j’ai quand même fait mes semis. Je n’ai pas semé tout le champ, mais seulement une partie. Les graines que j’ai plantées sont restées en dormance dans le sol de début mai à fin juillet. Mais, à la fin du mois de juillet, nous avons eu des pluies très abondantes, des pluies de mousson qui sont courantes dans notre région à la fin de l’été. Deux semaines plus tard, la graine que j’avais plantée a témoigné de sa foi en émergeant d’une plus grande profondeur que d’habitude, d’environ 14 pouces. J’ai pu récolter ce qui avait poussé et distribuer le maïs frais en octobre.
Aujourd’hui, en dehors de mon propre monde Hopi, des sujets tels que la foi et la valeur sont souvent désapprouvés par ceux qui souhaitent procéder de la même façon, et ces valeurs que certains appellent des déterminants sociaux sont remplacées par des chiffres. Ainsi, les produits agricoles sont évalués en fonction de leur quantité et leur efficacité selon les modes de calcul du marché du Département de l’agriculture des États-Unis (USDA). En d’autres termes, quelles sont les quantités produites et quelle est la meilleure façon d’augmenter la rentabilité de la production. Du fait de ce système de marché et de techniques telles que les amendements des sols (N, P et K), les herbicides et les pesticides, la majorité des produits agricoles (maïs, blé, soja, riz, canne à sucre, etc.) ont perdu leur valeur nutritionnelle. En somme, ils ont perdu leur âme.
On pourrait citer comme autre exemple le mouvement de régénération qui se répand à travers le monde, dont les intentions sont louables, mais qui, contrairement aux systèmes agricoles autochtones fondés sur la culture, est limité et centré sur des techniques et des processus qui ne seront pas soutenables à long terme, car il se fonde encore sur la science et sur un mécanisme de financement. À titre d’exemple, je compare dans l’encadré ci-dessous la définition courante de l’agriculture régénérative « classique » à celle de l’agriculture régénérative telle que la pratiquent les Autochtones.
| Agriculture régénérative | Agriculture régénérative autochtone |
|---|---|
| L’agriculture régénérative est une approche systémique holistique qui s’intéresse d’abord au sol et prend en compte la santé des animaux, des agriculteurs, des travailleurs et de la communauté. (Dr. Urvashi Rangan, 2019) | L’agriculture régénérative autochtone est le processus d’intégration de savoirs autochtones adaptés au milieu et de modes de gestion des terres adaptés à la survie, soutenus par la culture, les systèmes de croyances et la communauté, acquis au cours des millénaires. (Dr. Michael Kotutwa Johnson, 2022) |
Ce qui est au cœur des systèmes agricoles autochtones, qui les rend si résilients et qui explique que jusqu’à 80 pour cent de la biodiversité mondiale se trouve désormais concentrée sur 25 pour cent des terres gérées par les peuples autochtones, c’est le fait qu’ils s’appuient sur les différents systèmes de croyances autochtones qui contribuent à définir la relation entre les êtres humains et le monde naturel (c.-à-d., l’environnement). Cette relation se distingue en outre par la discipline qu’exige l’adoption de ces systèmes de croyance afin de maintenir le très fragile équilibre entre la nature et l’intervention humaine. Je soutiens que sans ce type de relation, et en l’absence d’une telle discipline, la science, quelle qu’en soit la forme, ne sert qu’à assister, à retarder et à évaluer notre propre déclin. À sa façon, la nature et ses valeurs intrinsèques s’adaptent spontanément en prenant toutes les formes nécessaires, y compris face à des fluctuations environnementales telles que nous l’observons avec le changement climatique, et continueront à le faire au fil du temps. Malheureusement, nous, humains, n’avons pas procédé aux ajustements nécessaires en termes simplement de « volonté » et de politique. Pourquoi ?
Je crois qu’à cette question du « Pourquoi ? », on peut répondre en s’inspirant de ce que mon grand-père m’a dit un jour, alors qu’on était en chemin pour aller chercher certains membres de la famille pour nous aider dans les champs, et qui ne voulaient pas venir. Il a dit ceci : « Pas besoin de s’inquiéter, Michael, s’ils ne veulent pas aider ; leur cœur n’y est pas, ils ne nous seraient d’aucune utilité et donc d’aucune utilité non plus à nos plantations. » C’est ce type de relation que je tiens à souligner ici. Je me dois d’insister ici d’une certaine manière sur le fait que les valeurs/la discipline doivent être intégrées dans le processus de gestion de l’environnement à tous les niveaux, y compris dans la gestion de l’agriculture associée aux principales cultures dans le monde, toutes deux étant nécessaires pour recréer la biodiversité qui s’est peu à peu perdue.
En conclusion, les valeurs sont une part de nous-même en tant que société et sont différentes d’une société à l’autre, ainsi que d’un individu à l’autre. Peut-on se fonder sur les valeurs d’une personne ou d’une société en particulier pour prendre des décisions clés concernant l’avenir ? La réponse est non. Cette combinaison de valeurs, de tous les niveaux de la société, doit nous guider et être intégrée à notre gestion de l’environnement. En effet, chacune d’entre elles peut être porteuse de la discipline qui nous permettra non seulement de mettre un terme à la dégradation de l’environnement et de faire face au changement climatique, mais aussi de freiner les systèmes agricoles basés sur le marché qui fonctionnent sur des modèles de quantité et d’efficacité. Dans le monde d’aujourd’hui, je constate que la plupart des membres de la communauté scientifique basent leurs recherches sur une théorie et des solutions réductionnistes. Le problème, c’est que souvent, le réductionnisme ne conduit pas à des solutions à long terme, mais à des solutions temporaires, et que nous-mêmes, nous continuons de chercher à résoudre le même problème et obtenons le même résultat non satisfaisant. La nature et son système unique se régénèrent souvent, même sans l’intervention de l’homme, et ce n’est que lorsque nous commencerons à comprendre notre relation avec elle que des solutions à long terme pourront être trouvées.