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author:
- Erwan Molinié
- Danyel Waro
date: 2026-09-07
lang: fr
rights: "CC BY-NC-SA 4.0,
  https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr"
source: "https://plurivers.net/revue-plurivers-1/tinn-tout-un-entretien-sur-le-chemin-de-lecologie-avec-danyel-waro.html"
subtitle: Un entretien sur le chemin de l'écologie avec Danyel Waro
title: Tinn'tout
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::: traducteurices
Traduit du créole réunionnais par Erwan Molinié
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Le présent texte a été publié dans sa version originale en créole
réunionnais dans la revue papier #1 de *Plurivers, revue d'écologie
décoloniale*. L'entretien a été réalisé en mars 2023 au domicile de
Danyel Waro par Erwan Molinié, membre de l'équipe éditoriale de
*Plurivers*. Vous retrouverez ici la traduction et l'adaptation de cet
article en français.

::: biography
**Qui est Danyel Waro ?**

Danyel Waro fait partie de ces « personnages » qu'on ne range pas dans
une case. À raison. Ce n'est pas son truc d'enfermer les gens dans telle
ou telle catégorie. Donc, au lieu d'essayer de le catégoriser, on dira
juste que Danyel Waro est un enfant de l'île de la Réunion qui a vécu à
Trois-Mares entouré de sa famille dans les années 1960. Qu'il a grandi
dans un rapport fort à la terre, à l'autosuffisance alimentaire, à la
langue créole et à la politique à travers son engagement militant pour
l'autonomie. Et puis qu'un jour, au détour d'une réunion politique
organisée par le parti communiste de la Réunion pour lequel il militait,
son chemin a croisé le chemin du Maloya (musique traditionnelle de l'île
de la Réunion). Depuis ce jour, le *Maloya* ne l'a jamais quitté et il
n'a jamais quitté le Maloya*.* Aujourd'hui, c'est en compagnie de ses
musiciens et de ses dalon·ne·s (ami·e·s) qu'il fait résonner cet art
musical, oral, corporel, de « *Kaz Kabar* » (la maison du Kabar[^1])
dans les hauteurs de Saint-Paul à la Réunion jusque sur d'autres
continents où il transporte le Maloya et où le Maloya transporte à son
tour son public.

**Faire résonner la voix de Danyel Waro depuis la Réunion dans
*Plurivers*.**

L'équipe de *Plurivers, revue d'écologie décoloniale* a souhaité donner
la parole à Danyel Waro pour ce premier numéro sur le changement
climatique. Au départ, nous souhaitions interroger Danyel Waro sur sa
musique et plus particulièrement sur son dernier album
« *Tinn'tout* »[^2] (« Tout éteindre/mettre un coup d'arrêt »), où on le
voit en photo sur la pochette un seau d'eau à la main, comme s'il allait
éteindre un incendie, telle une métaphore visuelle du réchauffement
climatique. Mais plus que de changement climatique, c'est finalement
toute une réflexion sur l'écologie, que nous livre Danyel Waro dans cet
entretien. Une vision qui s'ancre et qui pioche à la fois dans son vécu,
sa musique et ses textes, ses combats, mais aussi sa manière de vivre.
Une philosophie écologique singulière, résolument ancrée comme praxis,
une philosophie qui entre en résonance avec le plurivers et qui nous
invite à repenser nos manières d'habiter la Terre à l'heure du
changement climatique.
:::

# Introduction

Danyel Waro m'a donné rendez-vous chez lui dans les hauts de Saint-Paul
à la Réunion. Lorsque j'arrive chez lui, il revient de « *Kaz Kabar* »,
un lieu qu'il a contribué à créer et qui est aujourd'hui dédié au Maloya
et à la culture réunionnaise dans toute sa diversité. Le temps de
s'installer, on commence à parler autour d'un café *koulé* (filtre)
accompagné d'une petite cuillère de sucre de canne parfumé à la vanille.
J'en profite pour lui faire part des travaux que je mène sur
l'utilisation des pesticides dans la culture de la canne à sucre dans
l'île et du projet que nous portons au sein de la revue *Plurivers.* Il
n'en faut pas plus que l'on commence à parler du territoire réunionnais
et des enjeux écologiques qui le traverse.

Très vite, lors de nos premiers échanges, Danyel Waro me fait part de
ses souvenirs d'enfance et de la manière dont il vivait à cette époque.
Il m'explique que sa vision de l'écologie est *enracinée* et
indissociable des savoirs et pratiques qu'il a appris en grandissant.
Enracinée dans la culture de la terre (*bitassion*), dans
l'autosuffisance alimentaire (*planté pou manzé*), dans la langue créole
et les devinettes *(kossa in soz*) ainsi que dans la politique et les
combats pour l'autonomie de la Réunion. C'est en partant de cet
*enracinement* que nous tracerons notre chemin dans cet entretien avec
Danyel Waro. Nous verrons en quoi il est déterminant dans la manière
dont il envisage les questions d'écologie aujourd'hui. Nous aborderons
ensuite la question des politiques de « modernisation » et de
« développement » engagées à partir des années 1960 à la Réunion,
politiques qui ont favorisé l'invisibilisation, l'effacement, la
négation de ces savoirs vernaculaires, de cette "Réunionité" que Danyel
Waro a défendu toute sa vie à travers sa musique et ses combats
politiques. Cela nous conduira à discuter de son dernier album
« *Tinn'tout* » et de l'urgence qu'il y a aujourd'hui de s'arrêter pour
prendre le temps de réfléchir à d'autres manières d'habiter la terre.
Pour comprendre comment cette manière de voir l'écologie s'ancre dans
son quotidien, nous ferons un dernier détour par « *Kaz Kabar* », un
lieu militant qu'il a imaginé et où il contribue à faire vivre avec ses
« *dalon·ne·s* » (ami·e·s) un projet visant à « reprendre un sens avec
tous nos sens ». Alors, « *Paré pa paré ?* » (Prêts ?)

# L'enracinement

\_Erwan Molinié (E.M) : Bonjour Danyel. Merci de me recevoir chez toi
pour cet entretien. En arrivant ici, je souhaitais commencer par
t'interroger sur ton dernier album « *Tinn'tout* » et le lien qu'il y
avait entre ce projet et la question du changement climatique. Mais en
commençant à discuter avec toi, j'ai le sentiment que tu envisages cette
question du changement climatique dans une vision plus globale de
l'écologie. D'où ma question : est-ce que tu peux commencer par me dire
quelle signification tu donnes à ce mot d'écologie ?

\_Danyel Waro (D.W) : En fin de compte quand on parle d'écologie, le mot
écologie vient en second, il est plus récent. On a commencé à parler de
ça dans les années 1980-1990 par là. Mais moi ce que je dis tout le
temps c'est que j'ai vécu l'écologie avant la lettre. Dans le sens où on
a travaillé la terre. Ma famille a travaillé la terre, on a planté notre
nourriture, on a planté notre maïs. Tu mangeais du maïs, tu plantais du
maïs. On plantait des grains, des pois, des haricots tout ça. On
plantait des racines, du songe, du manioc, du kambar, des patates. On
avait nos plantations, c'est de cette manière que l'on vivait. Et puis
on avait aussi quelques animaux, donc on avait un peu de viande aussi.
On avait notre jardin, nos épices, notre façon de vivre c'était en
fonction de ce que la nature a à nous donner. De la même manière dont
nous prenons soin de la nature, la nature prend soin de nous. Donc la
première chose importante que j'ai vécue c'est la terre. La terre,
planter ce que tu manges, c'est le premier apprentissage de liberté.
Donc on était dans l'environnemental avant l'environnemental. On était
dans l'écologie avant l'écologie. On était dans la « maîtrise » de la
nature sans essayer de « maîtriser » la nature. Tu es ami avec la
nature, tu es au milieu du truc. Quand on dit qu'il faut protéger la
nature, protéger l'environnement, protéger l'écosystème, parfois on
parle d'arbres, d'animaux, de chaîne naturelle tout ça, mais on nous
oublie dedans. Et moi la chance que j'avais c'est que j'étais dans un
écosystème.

Dans le sens où, quand je plante quatre grains de maïs, je mets mes
quatre grains dans la terre, ben je l'accompagne à ce moment-là. Je mets
le grain et à côté je mets du fumier de bœuf, du fumier animal. Je le
bouche, je butte, je le laisse pousser, il pointe. Il est en *tizè*, (en
tige), après il est en *roulo,* (en rouleau), après il est en *baba* (en
bébé), après il a de la barbe. On a les mots aussi pour dire ça, on a la
devinette qui vient avec, ce qui veut dire qu'il y a un habillage
poétique aussi qui vient avec. Il y a un habillage scientifique. Ça
signifie qu'on a les mots dans notre langue pour parler de notre maïs.
Quand le maïs n'est pas encore sec, il est *zèn* (jeune), c'est notre
mot en créole pour dire qu'il n'est pas encore mûr. Les avocats sont
encore *zèn*, les jacques sont encore *zèn*. On les regarde, on les
tâte, on les secoue. On observe notre maïs. S'il est vert, on peut le
casser pour le faire bouillir ou le faire griller. Après quand il est
jaune tu peux le casser pour le faire sécher si tu veux. Là, on ouvre le
maïs sur des feuilles de tôles pour le faire sécher. Et après on
l'égraine. Mais là, quand on a coupé le maïs, on a coupé le pied, il y a
le bois du maïs dans la terre. Et ben il sert comme combustible, il sert
à brûler, il sert à faire du feu. Après, la paille du maïs, on la donne
aux bœufs ou aux animaux. Le bœuf lui il va écraser tout ça, il va chier
dessus, il va faire du fumier. Nous en attendant, on va égrainer notre
maïs. Quand il est bien sec, on va l'aérer avant de l'amener au moulin.
On n'avait pas de moulin personnel. Y'avait un moulin central où on
amenait nos sacs de maïs en grains. Et quand on a fini ça, le *coton*
(partie du maïs), on le met à brûler aussi, pour allumer un feu, pour
faire cuire à manger. Mais par contre, avant de le brûler, avant de le
mettre sous la marmite, on joue à faire des « *ti kaz* » (des petites
maisons). On fait un concours d'immeuble, un concours de maison. En
gros, on prend deux *cotons* de maïs, on les croise avec deux autres
cotons de maïs et on fait un deuxième étage puis un troisième étage. Ça
aussi ça fait partie du truc. Après, le coton du maïs, il va faire de la
cendre pour le maïs que l'on a ramassé pour la semence, parce qu'il faut
ramasser le maïs pour la semence, pour le replanter une deuxième saison
dans l'année, la saison chaude ou la saison froide. Donc on ramasse
quelques jolis épis, on les pend en grappe sous la fumée, dans la
cuisine sur le *boukanaz* (fumée utilisée pour fumer un aliment), pour
pas qu'il soit piqué, pour pas qu'il se périme. Quand arrive l'heure de
planter, on égraine les gros épis, on sélectionne les jolis grains et on
va les planter. Ben quand on va les planter on va reprendre la cendre du
*coton* du maïs et des autres bois qui ont brûlé pour la mettre dans les
trous. Et là, c'est un autre cycle qui recommence. Et nous on est au
milieu de tout ça. Le maïs que l'on a amené au moulin, on va le manger.
Les six mois qui viennent, on prend une pinte de maïs par jour dans les
sacs pour nourrir notre famille. Pour faire vivre sept personnes. Notre
écosystème à nous c'est ça.

Et moi je suis au milieu de tout ça. Dans ma famille, on vit dans un
milieu où la nature est importante, on est *enracinés* comme ça. Si
t'enlèves un morceau de tout ça, si t'enlèves la cendre ben il va
manquer quelque chose. Si t'enlèves le fumier parce que t'as plus de
bœuf, si t'enlèves le séchage, le moulin, il manque quelque chose. C'est
tout ça qui me maintient debout. C'est ce que j'appelle mon *landémik*
(le fait d'être endémique). Je suis endémique moi aussi. Je suis
environnemental moi aussi, je suis dans la nature, je suis dans un
tissage naturel. C'est moi, c'est mon corps, mes sens qui vivent avec ce
que je fais. Mes yeux voient la couleur du maïs. Ma main le tape, ma
langue dit tel mot pour nommer le maïs. On a la cendre, on a tout un tas
de matériaux qui sont importants dans ma vie. Ma mémoire fonctionne
parce que mes sens travaillent. C'est ça aussi qui fait l'écologie qui
fait que tu « maîtrises » ton environnement. Et surtout t'attends pas
qu'un bateau ou que monsieur je ne sais qui vienne t'apprendre à vivre.
Tu attends pas qu'un bateau débarque avec un produit bien fini pour
manger. T'es pas en dépendance, t'es pas soumis. Et ça, c'est un gros
apprentissage de liberté. C'est pour ça que l'écologie c'est la liberté.
La définition de l'écologie c'est ça. Tu es autour et tu vis avec ce
qu'il y a autour. Donc moi j'ai grandi dans une philosophie comme ça.
C'est ça entre guillemets qui fait ma force aujourd'hui. Quand j'écris,
il y a tout ça à l'intérieur.

# Effacement/Déracinement

> « C'est comme un arbre, quand tu coupes celui qui est à côté de lui,
> quand t'enlèves la pierre qui le maintient, quand t'enlèves l'eau qui
> arrive jusqu'à lui, tu le coupes de ce qu'il y a autour de lui. Parce
> qu'il vit par rapport à ce qu'il a autour de lui (...), mais là tu as
> coupé mon écosystème ! Alors que j'étais endémique. J'étais une espèce
> endémique à ma manière, j'étais enraciné. »[^3]

> « Le système pour qu'il puisse faire vivre sa culture, faire vivre son
> économie, faire vivre son entreprise capitaliste, il t'oblige à
> t'effacer, à effacer tes valeurs. »[^4]

\_E.M : Donc cette question de l'enracinement est déterminante pour toi
quand on parle d'écologie. Mais cette époque à laquelle tu grandis c'est
aussi celle de l'avènement des politiques de « modernisation » à la
Réunion et donc un moment de fortes mutations de la société
réunionnaise. Quel regard tu portes sur la mise en place de ces
politiques et en quoi elles vont impacter cet enracinement ?

\_D.W : Le système, pour qu'il puisse faire vivre sa culture, faire
vivre son économie, faire vivre son entreprise capitaliste, il t'oblige
à t'effacer, à effacer tes valeurs. Pour que tu deviennes dépendant de
lui. Dépendant intellectuellement, dépendant pour tout. Donc il met son
système en place en te disant que ton système à toi c'est la misère. Il
te fait gober que ta façon de vivre c'est la misère. Il te fait avaler
que son système c'est le bon, que c'est le plus intelligent, le plus
beau. Il va te faire manger des pommes et il va t'expliquer que les
letchis, les longanis, ça va deux minutes, mais que ce n'est pas bon à
faire manger dans une cantine, pas bon pour faire des gâteaux. Et
malheureusement, trop de gens ont gobé ça. Comme quoi on est
insignifiant, comme quoi on n'existe pas. Comme les esclaves qui
n'étaient pas considérés comme des êtres, des personnes, ben aujourd'hui
on continue, mais sous d'autres formes. Notre langue n'est pas une
langue donc on n'est pas des individus. On n'est pas des personnes à
part entière.

Dans tout ça aujourd'hui on va te dire qu'il faut protéger tel arbre,
tel animal, qui sont en voie de disparition. Attention, je ne dis pas
qu'il ne faut pas les protéger hein ! Mais il faut dire que nous aussi
on est en train de disparaître tous les jours. On nous efface tous les
jours. C'est comme un arbre, quand tu coupes celui qui est à côté de
lui, quand t'enlèves la pierre qui le maintient, quand t'enlèves l'eau
qui arrive jusqu'à lui, tu le coupes de ce qu'il y a autour de lui.
Parce qu'il vit par rapport à ce qui l'environne. On vit par rapport à
ce qui nous enracine, mon *karo* (champ) de maïs, ma cendre, mon fumier,
mon charbon, le coton avec lequel je fais des « *ti kaz »*. Et tout d'un
coup on te dit : « Fini ! plantez de la canne à sucre ! ». Je pourrais
m'y retrouver dans les cannes moi si je voulais, mais tu viens de couper
mon écosystème là ! Alors que j'étais endémique, j'étais une espèce
endémique à ma manière, j'étais enraciné. Mais on ne fait rien pour me
protéger. On te dit au contraire, c'est bien, tu es sur le bon chemin,
sur le chemin de la réussite, parce que tu vas bien parler français.
Donc on t'efface pour que tu prennes la culture de l'autre. On enlève
ton soubassement, on te déracine et on te dit que l'arbre qui va
refleurir sera plus beau. Mais en faisant ça, on te sépare de la nature.
Tu faisais du bio et on te dit non, les salades il faut mettre des
pesticides dessus, il faut mettre ça dessus, ça ira plus vite, fait ta
maison comme ci ! T'as pourri ton terrain, t'as épandu de la merde
dessus, du Roundup et compagnie, qui en plus fini par t'empoisonner et
longtemps après on revient et on te dit : « on vient vous apprendre le
bio ». Mais abruti ! Mon père faisait du bio lui, mon ventre était bio.
Et aujourd'hui, tu viens m'apprendre comment on fait du bio. Depuis
longtemps, on avait les savoir-faire, mais on nous a dit que notre
manière de faire n'était pas la bonne. Et ça, c'est de la violence, ça,
c'est anti-écologique.

Mais si tu prends conscience que ta manière de vivre, c'est UNE manière
de vivre, point, et que la misère c'est le manque, c'est autre chose.
Que s'il te manque du maïs c'est la misère, s'il te manque des animaux
c'est la misère, le manque de viande, le manque de légumes, c'est la
misère ! Mais que si tu as des légumes, des racines, des songes, tu n'es
pas miséreux. Si tu parles créole, tu as une langue, tu n'es pas
miséreux. Et le colonialisme c'est ça qu'il va vouloir effacer lui. Il
va essayer de faire de moi un consommateur, un client. Mais en faisant
ça, il me dénature, il me dépersonnifie, il me modèle pour faire de moi
un consommateur. Mais tant que j'ai de la force pour résister, tant que
j'ai mon marronnage, je résiste. Je ne suis pas une victime. Même si le
vent souffle, même si le cyclone souffle, que le colonialisme passe,
même si l'autre veut m'imposer son système, il n'y arrivera pas
vraiment. Je me tiens devant lui et je l'arrête. J'ai de la résistance
parce que je suis bien enraciné, c'est ça qui fait ma force. Les
conditions de la résistance c'est ça.

## Encadré : Le Maloya, qu'est-ce que c'est ?

> Le Maloya[^5] est une musique traditionnelle de l'île de la Réunion
> qui tire son origine dans les tumultes de son passé esclavagiste.
> Comme un témoignage de douleur, de souffrance, mais aussi comme une
> catharsis. Longtemps, le Maloya est resté dans la cale de l'histoire
> réunionnaise, enchaîné comme les hommes et les femmes qui l'ont
> transporté à travers leurs corps et leur savoir-faire sur l'île.
> Ainsi, jusque dans les années 1970, la pratique du Maloya ou la
> possession des instruments qui servent à le jouer pouvait conduire à
> l'enfermement (même si cette interdiction n'a jamais été prononcée de
> manière officielle). C'est grâce à l'abnégation de ceux qui se sont
> battus pour qu'il perdure que le Maloya est progressivement sorti de
> la cale de l'histoire réunionnaise. Des personnes comme Firmin Viry,
> Danyel Waro, Granmoun Lélé et bien d'autres. Depuis 2009, le Maloya
> est classé comme patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO[^6] .

# « Tinn'tout » (Tout éteindre)

> « L'écologie, j'en parle toujours, y'a toujours une phrase qui en
> parle dans mes chansons. Même si le morceau n'aborde pas l'écologie en
> soi, je place toujours des références à la question par-ci,
> par-là »[^7]

\_E.M : Donc pour résister il faut être bien enraciné. Sur la pochette
de ton dernier album « Tinn'tout » on te voit au bord de la mer avec un
seau d'eau à la main, on pourrait penser que tu cherches à éteindre un
feu. Est-ce que c'est une manière de faire référence à la question du
changement climatique et si oui est-ce que tu peux m'expliquer comment
est venue l'envie de travailler cette thématique ?

\_D.W : Pour la petite histoire, « *Tinn'tout* », est un morceau que
Jacky Beng-Thi m'a demandé pour son livre « cartographies de la
mémoire »[^8]. Quand il me demande d'écrire, le thème à la base c'était
celui de l'île. On est plusieurs à avoir contribué et chacun devait
écrire selon sa vision du territoire. Donc moi j'ai fait un texte qui
s'appelait « nout' lil », « notre île » d'abord, qui s'est appelé « un
rêve » par la suite et qui est finalement devenu « *Tinn'tout* », parce
que l'expression était présente dans le texte. C'était juste avant la
covid, ce n'était pas prévu ce coup d'arrêt de la covid là, ben c'est
devenu un « *tinn' tout* » un coup d'arrêt, lié à la covid. Quand j'ai
commencé à écrire le texte, je l'ai écrit de manière très libre, sans
vers, sans contraintes. Mais je me suis rendu compte que je n'arrivais
pas à écrire comme ça. Je ne sais plus ou je ne sais pas écrire comme
ça. J'ai besoin d'écrire de manière posée, rimée, cadrée pour le mettre
en musique par la suite. En *fonnkèr*[^9]. Donc j'ai écrit en *fonnkèr*
et après je l'ai mis en musique. D'habitude, je fais les deux en même
temps, mais là comme j'ai écrit le texte d'abord j'ai dû inventer l'air
après. C'est plus rare dans mon processus de création, mais ça m'arrive
quand même. Plus difficile aussi, mais je peux aussi procéder de cette
manière. Donc j'ai commencé par l'île, par réfléchir sur ce thème de
l'île. J'aurais pu faire un texte où je raconte que mon île est jolie,
que mon volcan entre en éruption, que je vais me baigner en bord de mer,
que je marche dans les sentiers. Le côté plutôt touristique, qui fait
vendre quoi. Mais c'est pas trop mon style ça. Mon style c'est plutôt de
pointer du doigt ce qui dysfonctionne, l'empoisonnement aux pesticides,
l'embouteillage, l'acculturation, l'assimilation et tout ce qu'on a
voulu me faire avaler à l'école. Donc notre île comme un personnage elle
dit : « tirons un coup le frein à main », elle dit : « stop avec la
culture de la langue obligée ». Après je pars sur l'idée que si on
plante notre riz, on a la liberté pour notre ventre. Je cite
Ho-Chi-Minh, « un peuple n'est pas libre s'il n'a pas de quoi se
nourrir », ce qui pour moi est vrai, notre première liberté c'est notre
alimentation. Après, je cite Martin Luther King pour le côté rêve, le
côté idéaliste, humaniste. Donc je fais un peu le tour comme ça. Je dis
qu'on veut ressembler, qu'on veut faire pareil, qu'on veut avoir les
mêmes embouteillages, les mêmes choses. Qu'est-ce qu'on est en train de
faire en réalité ? Aujourd'hui, on le voit bien, le climat est en train
de nous faire comprendre qu'il faut qu'on change de manière de faire
qu'il va falloir que l'on replante plus près de chez nous ce que l'on
mange, qu'on mange les racines qu'on avait plus envie de manger. Mais
malheureusement, il faut attendre que l'on soit contraint pour agir. On
devrait plutôt prendre conscience du problème et anticiper. Donc
arrêtons-nous, éteignons tout, tirons le frein à main, envisageons une
nouvelle trajectoire, une nouvelle manière de fonctionner.

# Kaz Kabar

> « Kaz Kabar c'est reprendre un sens avec tous nos sens. Redonner un
> sens, avec tous nos sens. C'est-à-dire utiliser nos capacités »[^10].

\_E.M : Justement, ça me fait penser qu'avant d'arriver ici tu étais à
« *Kaz Kabar* » ce lieu que tu as imaginé il y a plusieurs années déjà.
Est-ce que l'idée de « *Kaz Kabar* », c'était justement de contribuer à
cette prise de conscience et à la mise en œuvre de ces autres manières
de faire ?

\_D.W : L'idée c'est que la liberté c'est pas seulement le mot. C'est la
pratique. Pour nous l'idée de « Kaz Kabar » c'est de reprendre un sens
avec nos sens, de redonner un sens avec tous nos sens. C'est-à-dire
utiliser nos capacités. Malheureusement, on utilise plus nos capacités.
On délègue. On délègue notre jugement aux autres, on délègue notre
réussite aux autres. Notre langue même, on efface notre langue pour
celle de l'autre. On s'efface, on s'est toujours effacé. On n'existe
pas, on nous donne pas de la valeur. Donc « Kaz Kabar » et même avant,
parce que cette idée de « Kaz Kabar » ça a toujours fait partie de moi
quand j'étais militant autonomiste, ça fait partie de l'apprentissage
que j'ai eu dans la maîtrise de mon environnement et dans le combat
politique. Car la maîtrise de notre environnement ça suppose une
identité forte et ça passe par la culture, par l'identité, par la
musique, par la terre qui colle sous nos pieds. Donc remettons-nous les
idées au clair et reprenons la matière dont on dispose entre nos mains.
Ce qui veut dire : apprenons notre langue ! Il ne suffit pas de dire que
nous avons une langue, pas de dire qu'on impose le français. Ce n'est
pas seulement lever le poing. C'est apprendre vraiment, comment sont tes
pronoms, comment sont tes temps, comme toute langue, toute culture fait.
C'est apprendre comment est construite sa charpente, son habitat,
apprendre que la langue a un soubassement. Donc riz, grains, carry si tu
veux bien. Il y a une grammaire dans tout ça. La nourriture a une
grammaire, la langue a une grammaire, la construction a une grammaire,
un sens. Donc c'est tout ça pour moi « Kaz Kabar ». C'est réapprendre la
valeur du jacquier (arbre présent à la Réunion). Comme je dis dans la
chanson *Salim*[^11]*,* d'ailleurs c'est une chanson qui est très
politique pour moi. *Salim* c'est la construction de l'identité par
rapport à un arbre de référence. Et le référent ce n'est pas n'importe
quel arbre. Je ne parle pas d'un bouleau, d'un hêtre, d'un pommier ou
d'un chêne de France. Je parle de mon pied de jacques. Pour moi, c'est
important. Peut-être que pour d'autres moins, mais pour moi c'est
important. Notre jacquier nous donne quand même le plus gros fruit qui
existe sur la terre. Et il très odorant, donc il a une présence forte.
S'il est pourri, il est odorant et il te le fait sentir. S'il est vert,
il te le fait sentir aussi si tu le découpes. Si tu veux pouvoir faire à
manger avec, il faut en passer par sa colle pour pouvoir le préparer.
Donc il a tout, toute la philosophie réside dans un jacquier tu
comprends ? On peut en faire du bois pour faire à manger, on peut se
balancer dessous, les enfants peuvent jouer avec lui, les caméléons
montent dessus, le manger pour les cabris vient de là aussi. Les guêpes
que j'adore font leur nid dessus. C'est tout ça que je raconte dans
*Salim,* pour dire que c'est un personnage fort. C'est un papa qui vient
de mourir, mais qui n'est pas vraiment mort, car à la fin on fera des
instruments avec son bois, on retapera dessus et il résonnera partout.
Donc « Kaz Kabar » c'est ça. C'est retrouver nos valeurs, notre
philosophie, notre vitesse, c'est la même idée d'autonomie avec laquelle
j'ai grandi.

\_E.M : Merci beaucoup, Danyel, pour ces récits que tu nous livres.
Apparemment, le maître du temps est arrivé, il sait que si on continue à
parler on n'arrivera pas à s'arrêter. On se dit à bientôt.

# Pour aller plus loin

- France culture, *Le Maloya voix des opprimés avec Danyel Waro*, mars
  2019, vidéo YouTube : <https://www.youtube.com/watch?v=kia1QFqf5Pw>
- Le Télégramme, *Rencontre avec Danyèl Waro, chanteur, poète et chantre
  de la culture maloya*, janvier 2021, vidéo YouTube :
  <https://www.youtube.com/watch?v=3jpbgK9FaWM>
- Reportage historique *Maloya lontan* où l'on peut apercevoir des
  grands noms du Maloya à la Réunion, source non publiée, vidéo postée
  sur la page Stéphane Grondin, La maison du Maloya, juillet 2020 :
  <https://www.youtube.com/watch?v=0JWPAnx45ko>

[^1]: Le terme Kabar ou Kabaré désigne à la fois un événement musical et
    festif et aussi une cérémonie religieuse visant à rendre hommage aux
    ancêtres dans la culture malgache, le servis-kabaré.

[^2]: WARO Danyel, *Tinn Tout*, Cobalt, 2020.

[^3]: Extrait du présent entretien avec Danyel Waro.

[^4]: *Ibidem*

[^5]: VELLAYOUDOM Jérôme, « Le Maloya », *Revue de littérature
    comparée*, 2006/2 (n^o^ 318), p. 243-248.

[^6]: Vidéo de présentation Maloya où l'on aperçoit Danyel Waro lors
    d'un« *Kabar* » en début de vidéo.
    [[https://ich.unesco.org/fr/RL/le-maloya-00249]{.underline}](https://ich.unesco.org/fr/RL/le-maloya-00249)

[^7]: Extrait de l'entretien réalisé avec Danyel Waro.

[^8]: Beng-Thi Jacky, *Cartographies de la mémoire*, Retrospective
    1990-2010, El umbral, 2010.

[^9]: Mot issu du créole réunionnais, le *fonnkèr* se définit comme un
    mode d'expression poétique formulé à l'oral ou à l'écrit.

[^10]: Extrait du présent entretien avec Danyel Waro.

[^11]: WARO Danyel, *Salim,* Aou amwin, Cobalt, 2010.
