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author:
- Aude Chesnais
- Arturo Escobar
date: 2026-07-09
lang: fr
rights: "CC BY-NC-SA 4.0,
  https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr"
source: "https://plurivers.net/revue-plurivers-1/rever-le-plurivers-pour-une-planete-vivante.html"
subtitle: Une conversation avec Arturo Escobar
title: Rêver le plurivers pour une planète vivante
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::: traducteurices
Traduit de l'anglais par l'équipe éditoriale Plurivers
:::

::: biography
Je suis un activiste-chercheur de Cali, en Colombie, qui travaille sur
les luttes territoriales contre l'extractivisme, sur les transitions
post-­patriarcat, post-développement et post-capitalistes, ainsi que sur
le design ontologique. J'ai été professeur d'anthropologie et d'écologie
politique à l'université de Caroline du Nord à Chapel Hill (États-Unis)
jusqu'en 2018, et je suis actuellement affilié à la formation doctorale
en sciences de l'environnement de l'Universidad del Valle à Cali. Au
cours des trente dernières années, j'ai travaillé en étroite
collaboration avec des organisations afrodescendantes,
environnementalistes et féministes en Colombie. Mon livre le plus connu
est *Encountering Development: The Making and Unmaking of the Third
World* (2011 \[1995\]). Mes livres les plus récents sont *Designs for
the Pluriverse: Radical Interdependence, Autonomy, and the Making of
Worlds* (2018) ; *Pluriversal Politics: The Real and the Possible*
(2020) ; et *Relationality: An Emergent Politics of Life Beyond the
Human*, avec Michal Osterweil et Kriti Sharma (sous presse). En 2021,
j'ai été reçu à l'Académie états-unienne des arts et des sciences.
:::

L'entretien suivant a été réalisé en mai 2023 par courriel par Aude
Chesnais, membre de l'équipe éditoriale de la revue *Plurivers*.

\_Aude Chesnais (AC) : Bonjour Arturo Escobar. Merci beaucoup d'avoir
accepté de partager quelques-unes de vos réflexions avec nous. Votre
travail et plus particulièrement ce que vous avez produit autour du
concept de plurivers, « un monde où il y a de la place pour beaucoup de
mondes » nous a beaucoup inspiré pour le titre de notre revue. Votre
contribution est donc très importante pour nous. Pour commencer est-ce
que vous pouvez nous parler un peu de vous et notamment de votre travail
sur la notion de Plurivers et son lien avec la question du changement
climatique ?

\_Arturo Escobar (AE) : Merci beaucoup, Aude, de m'avoir invité à
formaliser certaines des idées sur la notion de plurivers que j'ai par
ailleurs rassemblé à partir de nombreuses sources émergeant d'une
diversité de sites et de luttes. Permettez-moi de répondre longuement à
cette première question -- avant d'être plus concis par la suite --
étant entendu que chacune d'entre elles mériterait au moins un chapitre
de livre ! C'est un signe positif, car cela signifie que beaucoup de
gens formulent des propositions intéressantes sur le sujet en question.
Pour ma part, je vais aborder mon propre traitement de cette réflexion
en cours.

L'acceptation la plus courante du terme de « plurivers » est aujourd'hui
liée au dicton zapatiste « un monde où il y a de la place pour beaucoup
de mondes » ou, comme l'ont dit deux amis proches et collaborateurs,
Marisol de la Cadena et Mario Blaser, « un monde composé de plusieurs
mondes »[^1]. L'idée zapatiste du plurivers comporte un élan
ontologique, épistémique et politique qui a influencé une multiplicité
d'enquêtes, d'expériences et de luttes sur la pensée et les pratiques
pluriverselles sur de nombreux terrains -- de la politique à la
spiritualité, des économies alternatives à l'architecture et à
l'urbanisme, du design au domaine numérique, y compris les questions
décoloniales, antiracistes et transgenres, entre autres domaines.

Cependant, il me semble qu'il existe un deuxième sens dans lequel nous
pouvons comprendre le plurivers, qui est certes lié au premier, mais qui
semble plus profond. Il s'agit d'un ensemble d'idées qui émergent depuis
quelques décennies et qui tendent vers une compréhension de la vie et de
l'univers tout à fait différente de celle des paradigmes mécanistes et
dualistes. L'on retrouve cette deuxième dimension dans deux sources
principales : d'un côté, certains courants scientifiques et de l'autre
les traditions spirituelles et de sagesse non dualistes. Par exemple,
l'on trouve une orientation pluriverselle dans ce que les théoriciens de
la complexité et de l'auto-organisation appellent la co-évolution et
l'émergence, et que les traditions spirituelles et de sagesse
comprennent et expérimentent comme l'inter-être (concept de Thich Nath
Hahn) ou l'inter-­existence. Selon ces points de vue, la vie est un
processus ouvert et dynamique qui se produit sans cesse et produit des
myriades de formes, de modèles et d'entités à partir de ce qui constitue
l'univers (« la matière et l'énergie ») -- comme dans le concept de «
totalité ininterrompue » du physicien David Bohm, la notion bouddhiste
de « co-émergence dépendante », la conceptualisation de Gaia par la
biologiste Lynn Margulis et la notion de circularité ou de spirale de la
vie chez de nombreux peuples Autochtones, pour ne citer que ces
exemples. Selon ces perspectives, la pensée elle-même (y compris le «
plurivers ») découle de cette dynamique, et la conscience serait une
propriété généralisée non seulement de la vie et de la Terre, mais aussi
de l'univers tout entier, dès le départ. La perspective d'un cosmos
conscient et vivant, comme le savent certainement de nombreux·ses
lecteur·rice·s de la revue, gagne du terrain dans certains cercles
scientifiques, culturels, militants et spirituels (y compris à travers
des notions telles que la noosphère) et a été un élément important des
cosmologies et des cosmogonies de nombreux peuples Autochtones et de
peuples vivant à partir de leur territoire (*territorialized)* dans le
monde entier. Je le mentionne d'emblée pour souligner le fait, essentiel
pour la revue, que la diversité et la différence sont au cœur de la vie.
Pour résumer, la vie est faite de différences. Dans ce cadre, le
plurivers est, pourrait-on dire, l'expression de la danse de la
différence (l'autonomie) et de l'interdépendance des niveaux physiques
et biologiques aux niveaux psychiques, culturels et politiques.

Je pense que cette revue a émergé de cet ensemble de tendances très
diverses. En tant que telle, comme le diraient deux amis artistes, elle
est un signe bienvenu d'une « recherche de pluriversalité »[^2]. Ce
n'est pas une recherche facile, et il est important de signaler le fait
que beaucoup, peut-être la plupart, des applications de la notion de
plurivers, d'interdépendance et de politique pluriverselle ont tendance
à retomber, dans une mesure plus ou moins grande, dans des formes
d'universalité et de réalisme/objectivisme (donc, de dualisme). Cela ne
peut que se produire, étant donné l'emprise des récits de vie
monoversels, monohumanistes et dualistes sur nos corps, notre
imagination, nos pratiques et nos institutions. Dans un livre publié
récemment avec deux amis très chers, l'anthropologue Michal Osterweil et
la biologiste Kriti Sharma, nous tentons de souligner ce fait inévitable
à travers le concept de « glissements onto-épistémiques ». Je sais que
cela peut sembler compliqué, mais ça signifie essentiellement qu'il est
très difficile d'agir de manière totalement cohérente et conséquente
avec les idées radicales de l'interdépendance et de la pluriversalité.
Elles constituent plutôt un horizon qui nous aide à nous engager dans
des alternatives transformatrices avec un certain sens de
l'enracinement.

Je suis né et j'ai grandi en Colombie, un pays qui a beaucoup souffert
du poids historique de sa construction comme nation monoverse, moderne
et coloniale dirigée par l'élite. Rétrospectivement, je peux dire que ma
vie a été une série de tentatives pour y faire face tout en trouvant un
espace pour manœuvrer à l'intérieur de celui-ci. Après une formation en
ingénierie et en sciences au cours de laquelle je me suis intéressé aux
solutions technologiques développées pour lutter contre la faim dans le
monde, je me suis orienté vers l'étude critique des discours sur le «
développement » en tant qu'exemple clé de la pensée hégémonique
monopolistique. Après avoir rédigé une thèse de doctorat qui «
déconstruisait » ce discours, j'ai ensuite orienté mon attention (et ma
vie, en fait) vers l'identification et la compréhension des espaces où
une pensée et des pratiques alternatives pouvaient émerger
collectivement, dans une diversité d'espaces : mouvements sociaux ;
luttes environnementales (écologie politique) ; critiques de la
modernité occidentale, du capitalisme et du patriarcat ; Forum social
mondial (« un autre monde est possible ») ; ontologie (différence) ;
design (« design pour le plurivers ») ; et relationnalité et
interdépendance. Mes deux principales préoccupations tout au long de ces
recherches (qui se poursuivent) ont été ce qui s'est passé avec la
différence et avec la justice sociale, écologique et ontologique. Si je
devais nommer un domaine qui abrite ces préoccupations, je dirais qu'il
s'agit de celui de l'ontologie politique.

\_AC : Au sein de l'équipe, nous pensons que le concept d'écologie
décoloniale constitue un pont permettant d'articuler les processus
écocidaires et ethnocidaires qui ont été rendus invisibles par ce que
vous identifiez comme le dualisme ontologique occidental. Que
pouvons-nous faire selon vous pour réconcilier cette illusion de
séparation entre nature et culture en occident ?

\_AE : Il serait impossible de tenter de résumer ici le retour de/le
tournant vers l'ontologie dans la théorie sociale moderne et la pratique
militante, ainsi que la tendance qui lui est étroitement liée, la
pluriversalité. Ces deux tendances ont émergé avec force dans des
disciplines telles que la géographie, l'anthropologie, la philosophie
politique et dans des domaines aussi variés que l'écologie politique, la
théorie féministe et critique de la race, l'écologie spirituelle, le
design et bien d'autres. La remise en question du dualisme entre humains
et non-humains a été au cœur de cette émergence. Je cite souvent
l'ouvrage de Marisol de la Cadena, *Earth Beings*, -- fruit de son
immersion et de ses recherches à long terme dans les cosmologies andines
et les pratiques de création du monde -- comme une déclaration
particulièrement perspicace et puissante à cet égard (j'espère que ce
livre sera bientôt traduit en français !)[^3]. L'ouverture onto­logique a
nourri de riches recherches dans une foule de domaines à l'interface
entre l'humain et le plus-qu'humain, y compris la décolonialité. Le
prochain livre de Mario Blaser sera particulièrement utile à l'écologie
décoloniale, car il réévalue la diversité des propositions actuelles en
matière d'ontologie politique ; son premier livre faisait déjà
explicitement le lien entre la pensée décoloniale et la pluriversalité
pour parvenir à sa première formulation de l'ontologie politique[^4]. Je
m'excuse pour ma faible connaissance de la littérature française sur le
sujet. Permettez-moi de mentionner que plusieurs titres récents de la
collection Anthropocène des Éditions du Seuil semblent être des
interventions importantes dans les grandes questions dont nous discutons
ici (y compris les livres de Malcom Ferdinand, Andreas Weber, Sophie
Gosselin et David Gé Bartoli).

La pensée décoloniale a été une source d'inspiration importante pour la
pensée pluriverselle. Pour Walter Mignolo, l'une des principales leçons
du soulèvement zapatiste est que « l'ontologie du plurivers ne peut être
obtenue sans l'épistémologie de la pluriversalité »[^5]. Mignolo a été
un critique inflexible de l'universalité occidentale et de la manière de
s'en détacher en construisant la pluriversalité comme un projet
universel dialogique dans les contextes de pouvoir qui ont caractérisé
l'enchevêtrement des cosmologies, depuis la conquête de l'Amérique
jusqu'à aujourd'hui. Traiter explicitement des hiérarchies de pouvoir
entre les mondes conduit nécessairement à mettre en avant l'angle
décolonial.

On ressent intensément le besoin (certainement dans les milieux
militants et même dans certains espaces politiques clairvoyants) de
passer de la critique des dualismes modernes à des écologies et des
ontologies re/constructives inspirées par la relationnalité. Il y a un
sentiment bienvenu que le temps de la simple critique est révolu. Nous
prenons cette prise de conscience comme point de départ de notre livre
avec Michal et Kriti, *Relationality : An Emergent Politics of Life
Beyond the Human*[^6]. Comment passer d'une vie et d'une construction du
monde non relationnelles à une vie et une construction du monde
relationnelles ? Comment interrompre la production active de la
non-relationnalité par les ordres sociaux capitalistes
patriarcaux/coloniaux ? Comme nous le soutenons, si nous examinons la
plupart des pratiques militantes actuelles (par exemple, concernant le
climat, l'énergie, l'alimentation, les villes, les économies
alternatives, et ainsi de suite), nous constatons une activation
politique résolue de la relationnalité, bien que parfois hésitante et
confuse. Dans *Relationality*, nous cherchons à contrer les puissants
mythes de l'individualité, de la compétition, du calcul et de la
croissance incessante en posant l'interdépendance radicale comme un tout
autre fondement de la réalité et un point de vue vital pour re-narrer et
re-fabriquer la vie. Nous parvenons à une notion large du design comme
étant à la fois une praxis de transition entre les récits de vie et une
pratique essentielle de construction du monde pour la guérison de la
toile de la vie. Nous considérons notre livre comme une invitation à
découvrir le formidable potentiel d'une action fondée sur
l'interdépendance et l'attention, en tandem avec la myriade de luttes et
d'expériences déjà engagées pour redessiner la vie, la politique et
l'humain vers des avenirs plus vivables et pluriversels.

Il sera intéressant de voir comment « l'écologie décoloniale » évoluera
au cours des premières années de la revue. Il s'agit d'un domaine
émergent bien entendu, qui plonge ses racines dans la pensée décoloniale
et l'écologie politique, d'une manière générale, mais, d'après ce que
j'ai compris, avec une orientation ontologique plus affirmée que celle
que la décolonialité et l'écologie politique ne l'ont été jusqu'à
récemment. À cet égard, j'ai hâte de lire le nouveau livre de Malcom
Ferdinand, *Decolonial Ecology. Thinking from the Caribbean World*, qui
a été publié récemment en anglais.

Nous pouvons peut-être considérer l'écologie décoloniale comme un pont
vers la relationnalité -- comme un pont entre la nature et la culture,
l'économie et la politique, le séculier et le sacré, la théorie et la
praxis, le corps et l'esprit, etc. Guérir ces divisions et les boucles
toxiques de l'existence qu'elles ont déployées et dans lesquelles tous
sont, dans une mesure plus ou moins grande, enchevêtrés, voire piégés,
serait une description appropriée d'une praxis d'écologie décoloniale
libératoire ontologiquement orientée.

\_AC : En articulant le concept de *sentipensar* ou « *sentir-penser* »,
vous incitez les gens à reconsidérer la manière dont ils comprennent le
monde et s'y rapportent. Quelles sont les leçons importantes que nous
pouvons tirer des épistémologies alternatives, y compris des cosmologies
Autochtones et de leurs efforts pour « libérer la terre nourricière » ?

\_AE : Sentipensar est une épistémologie issue des pratiques
quotidiennes des paysans latino-américains et des peuples Autochtones.
C'est un mode de connaissance qui ne dépend pas des divisions
esprit/corps et observateur/observé, si chères à la connaissance
moderne, y compris à la théorie sociale. Bien sûr, il y a eu des remises
en question radicales de ces dualismes dans les universités, de la
cybernétique, de second ordre aux épistémologies féministes et à la
théorie décoloniale. Les dualismes en question constituent le cœur même
de la rationalité moderne et des épistémologies onto-représentatives. Il
n'est pas facile de s'en défaire ; il s'agit de réduire leur emprise
hégémonique sur la connaissance tout en ouvrant des espaces pour
d'autres épistémologies issues d'autres ontologies. C'est pourquoi nous
pensons qu'il est plus approprié de parler de configurations
onto-épistémiques (plutôt que ­d'ontologies et d'épistémologies séparées)
-- la modernité étant l'une d'entre elles -- et de rendre visibles, et
de pratiquer, des manières alternatives d'être, de connaître et de faire
qui ne fonctionnent pas sur la base des dualismes mentionnés ci-dessus.
*Sentipensar* est un mode de connaissance approprié à une configuration
onto-épistémique profondément relationnelle ; il jette un pont entre le
cœur et l'esprit, le corps et l'âme, et ouvre un espace pour des
pratiques de connaissance qui valorisent l'intuition, l'émotion et les
sentiments, en plus des modes de connaissance rationnels plus standards
(ceux-ci ne disparaîtront pas, bien sûr, ils seront resitués dans une
pluriversalité de pratiques de connaissance). De cette manière, nous
pourrons retrouver la capacité de nous relier à ce qui est ineffable
dans la vie, au sacré, à la totalité ininterrompue qu'est la Vie.

Le concept de terracide, proposé en Amérique du Sud par le Mouvement des
femmes et des diversités Autochtones pour le Buen Vivir (bien-être
collectif), qui trouve son origine dans le Puelmapu (le territoire
mapuche de ce que l'on appelle la Patagonie), propose, à mon avis, l'une
des formulations les plus puissantes de la crise planétaire[^7]. Le
terracide implique non seulement la destruction des écosystèmes
biophysiques, mais aussi des « écosystèmes perceptibles », y compris les
êtres spirituels, les ancêtres et les connaissances, c'est-à-dire ceux
qui sont imperceptibles pour nous, les modernes, mais qui, pour les
peuples Autochtones, sont essentiels au maintien des écosystèmes
biophysiques et de la vie dans son ensemble. Lorsque les peuples
Autochtones Nasa du Sud-Ouest colombien parlent de la « libération de la
Terre Mère », c'est ce qu'ils ont à l'esprit. Ils s'empressent d'ajouter
que leur appel ne s'adresse pas seulement aux peuples Autochtones, mais
à tous les peuples du monde.

Le concept de terracide décentre l'anthropos plus radicalement que
l'Anthropocène en proposant une approche non séculière et non
anthropocentrique basée sur une praxis informée par la terre, les
ancêtres et les entités non humaines. Si le concept ­d'Anthropocène a
rendu palpable la réalité des limites écologiques et l'ampleur de
l'impact du capitalisme technologique sur les systèmes naturels de la
terre, il tend à proposer des solutions managériales et
techno­scientifiques à des problèmes qui dépassent la capacité de la
technoscience à les résoudre. Il abrite l'idée d'une nouvelle réalité
mondiale à laquelle tous les humains, sans distinction, devraient se
rallier et qu'ils devraient maîtriser. En tant que tel, il passe à côté
du fait que c'est une nouvelle ontologie de l'être humain capable
­d'inspirer des mobilisations substantielles pour de nouvelles façons
d'habiter la Terre qui est en jeu.

Les conceptualisations et les mouvements des Mapuches et de la Nasa sont
des exemples de ce que nous pourrions appeler des « archives de la
relationnalité ». Les sources de relationnalité sont nombreuses -- si
nombreuses qu'il faudrait un ou plusieurs livres pour commencer à
cartographier ce vaste terrain, si c'était possible ! Dans ces vastes
archives de sources relationnelles, les onto-­épistémologies Autochtones
occupent, me semble-t-il, une place privilégiée. Il existe de nombreuses
déclarations remarquables d'activistes et d'intellectuels Autochtones
issus de nombreuses régions du monde qui s'inscrivent explicitement dans
des perspectives relationnelles -- par exemple, l'universitaire
canadienne autochtone (Anishinaabe), Leanne Betasamosake Simpson et
l'universitaire Potowatomi Robin Wall Kimmerer, pour citer ces deux
éminents écrivain·e·s et activistes Autochtones qui commencent à être
bien connus dans le monde anglophone et au-delà[^8]. Les féminismes
Autochtones et Noirs d'Amérique latine constituent un espace de pensée
et de pratique incroyablement actif à cet égard, et il existe
certainement des ensembles tout aussi divers d'archives vivantes de la
relationnalité dans les territoires ultramarins ­français, en Asie, en
Afrique et dans le Pacifique, ainsi que dans les anciens mondes
d'Europe. Je suis certain que beaucoup d'entre elles habiteront les
pages de *Plurivers* dès le départ.

\_AC : D'une manière générale, quel est votre niveau de confiance dans
l'avènement du plurivers ? Comment cette approche peut-elle nous
permettre de recadrer et d'aborder le changement climatique ?

\_AE : J'ai déjà mentionné la tendance à glisser de la relationnalité à
la non-relationnalité, du plurivers au monovers, contribuant ainsi au
maintien de l'anthropocentrisme et à la dévastation de la Terre. En soi,
ce n'est pas nécessairement un problème, cela fait partie du processus
de construction d'une politique pluriverselle, mais nous devons demeurer
attentifs aux dérapages qui se produisent en cours de route. Nous
remarquons également de nombreuses tentatives superficielles
d'utilisation des notions telles que l'interdépendance, la résurgence et
la pluriversalité, malgré de bonnes intentions, y compris de la part
d'acteurs traditionnels -- tels que des sociétés de conseil en
entreprise et des ONG. Dans ces cas, la pluriversalité est comprise en
termes de « cultures » intrinsèquement existantes qui interagissent les
unes avec les autres (le modèle proverbial de la boule de billard),
comme dans le multiculturalisme libéral, plutôt que comme se
co-constituant complètement. Le plurivers n'est pas un concept additif
(l'addition de monoverses ou d'univers), mais un enchevêtrement
inextricable de mondes interdépendants. On pourrait espérer que
l'avènement d'une politique pluriverselle implique une pratique
enthousiaste et consciente de l'enchevê­trement, qui passerait par des
manières non hiérarchisées d'appréhender le monde.

Mais il existe des tendances inquiétantes -- comme le capitalisme
extractiviste mondial -- qui accroissent la pression d'une mise en
marche du monde. Permettez-moi d'en souligner une autre qui passe
souvent inaperçue, à savoir, la technologie. À une époque où
l'hypermodernité de la technologie de pointe et de tout ce qui touche à
l'intelligence artificielle entend réduire la plupart des aspects de la
vie quotidienne au calcul et à la computation algorithmique -- bien
qu'enrobés d'un épais vernis de progrès incontestable -- nous devons
réfléchir en profondeur à ce qui ne peut être pris en compte par les
analyses logocentriques et la rationalité algorithmique. Cela
impliquerait dès lors une réorientation onto­-épistémique (et pas
seulement politico-économique) de la technologie. À la question « qui
fait le travail culturel et politique crucial d'imaginer le futur ? »,
il faudrait répondre que les techno-­patriarches des nouvelles
technologies sont en train de prendre le dessus. Leurs imaginaires
patriarcaux consistent à abandonner le corps, la terre et le lieu dans
une marche prétendument inarrêtable vers l'énergie inépuisable,
l'abondance technologique et, bien sûr, des profits incalculables pour
quelques-uns.

D'où l'importance de pluriversaliser la technologie, ce qui nécessite de
considérer ensemble le monohumanisme, le monotechnologisme et les
transitions pluriverselles, car il existe sans aucun doute une
corrélation entre l'intensification de l'ingénierie capitaliste de la
Terre et l'accélération de l'extraction (principalement dans le Sud, en
grande partie pour les minéraux et les métaux nécessaires pour alimenter
les « transitions vertes » dans le Nord, comme le lithium, dans ce qui
équivaut à une modernité/colonialité du carbone), la montée de
l'informatique et de l'artificialité, et la puissance ontologique
continue du modèle monohumaniste de l'humain comme étant « naturellement
» compétitif, agressif, individualiste, et rationnel. Contrer les effets
combinés de défuturation de ces processus mortels en envisageant des
futurs différents, et des futurs dans la différence, devient un effort
onto-épistémique, culturel et politique de la plus haute importance[^9].
Comment imaginer et créer des formes de socialité humaine sans précédent
dans l'histoire, capables de permettre de multiples
­recompositions­/retissages entre l'homme et la Terre, dans une ontologie
de l'attention au réseau d'interdépendances qui constitue la vie ?
L'enjeu est la réappropriation de la technologie en accord avec le lieu,
la localité et la réalité relationnelle d'un cosmos vivant. La
pluriversalisation de la technologie doit être abordée en partant du
principe que la vie est constituée par l'interdépendance radicale de
tout ce qui existe. Cela signifie qu'il faut concevoir des technologies
qui soutiennent un monde de plusieurs mondes, en étant activement
conscients que la construction de mondes sur la base de la séparation
ontologique nie la possibilité d'existence pour ce qui est
ontologiquement différent et divergent.

Mais la technologie va dans l'autre sens, comme l'ont annoncé avec
éloquence de nombreux critiques (d'Illich, Simondon, Stiegler et Virilio
à Byung-Chul Han et Yuk Hui). Il y aurait bien sûr beaucoup plus à dire
à ce sujet, mais ce n'est pas l'endroit pour le faire. Comme le disent
de nombreux·ses défenseur·se·s de la transition et visionnaires, les
transitions sont déjà en cours. Pour conclure cette réponse, on pourrait
citer la phrase prémonitoire et souvent citée d'Arundhati Roy : « Un
autre monde n'est pas seulement possible, il est en route. Par temps
calme, je peux l'entendre respirer »[^10]. Qu'en est-il du plurivers ?

\_AC : Enfin, le changement climatique provoque un phénomène
d'éco-anxiété, qui peut rendre difficile pour les gens, en particulier
les jeunes, de se sentir plein d'espoir et de trouver leur place dans le
monde à venir. Qu'aimeriez-vous leur dire ?

\_AE : En ce qui concerne la crise climatique avant tout, Bayo
Akomolafe, un psychologue, philosophe et activiste nigérian
merveilleusement créatif, accueille les personnes qui entrent dans son
réseau Émergence avec cette réflexion qui interroge : « Et si la façon
dont nous répondons à la crise faisait partie de la crise[^11] » ? Qu'en
est-il en effet ? Et si, comme le dit Patrick Bond, militant
sud-africain pour la justice climatique, cela signifiait qu'il y a une «
paralysie en haut » (c'est-à-dire aucune action ou une action non
pertinente au niveau des gouvernements et des institutions établies),
mais un « mouvement en bas » (au niveau de la base et de l'activisme de
transition, une « démocratie de la terre » pourrait se mettre en place,
comme Vandana Shiva nous invite à le faire) ? Ou si nous sommes d'accord
avec Naomi Klein pour dire que la crise climatique « change tout » ? La
situation est encore plus grave, car la crise climatique est aggravée
par l'incapacité totale des élites mondiales et de ceux qui détiennent
le pouvoir à faire quoi que ce soit de significatif, et encore moins
d'efficace, à ce sujet. Il en va de même pour la guerre en Ukraine, une
incapacité totale de ceux qui détiennent le pouvoir à choisir la vie
plutôt que la mort, à permettre aux nationalismes et à l'impérialisme du
XIX^e^ siècle de l'emporter sur le potentiel d'hominisation
pluriverselle et de planétarisation, et bien sûr à faire passer les
profits avant le bien-être de tous.

Nous sommes loin de tenir compte de l'avertissement ­d'Akomolafe selon
lequel le changement climatique n'est pas un problème autour duquel les
organisations peuvent tracer des lignes et gérer, parce que le
changement climatique est le monde ; en tant que tel, étant donné sa
complexité incalculable et illimitée, le changement climatique est «
ontologiquement inconcevable, impensable et incalculable »[^12]. Aucune
puissance de calcul ni aucune recherche scientifique ne peuvent changer
cette situation difficile au cœur même de la rationalité occidentale.
Nous devons accepter les limites du discours sur la gestion avisée de la
planète, qui s'inscrit dans les notions de durabilité, d'innovation, de
modernisation écologique, de solutions techniques
(*techno-solutionnisme)*, etc. Il s'agit là d'une autre tâche pour une
écologie décoloniale.

Cela signifie que la situation est encore pire que le simple « problème
», car, comme le répète Greta Thunberg, les grands acteurs échouent
systématiquement à « traiter la crise comme une crise ». La crise est
multiforme : c'est une crise du climat, de l'énergie, de l'alimentation,
de la pauvreté, de l'inégalité et du sens. Les discours sur la crise, y
compris la polycrise, ne tiennent pas compte du sens. J'entends par là
le fait que les jeunes, en particulier, ont beaucoup de mal à trouver
des sources convaincantes de sens pour leur vie -- ils ne les trouvent
plus dans les gouvernements, les entreprises, la religion organisée, ni
même dans la science et ­l'université. Mais il me semble qu'il y a plus
que l'« éco-anxiété » : il y a aussi une anxiété et une dépression
généralisée qui sont certainement à l'origine des statistiques élevées
de suicide chez les jeunes, en particulier, mais pas seulement, dans les
pays du Nord.

C'est la « mauvaise nouvelle ». La « bonne nouvelle » c'est que si « Ça
change tout » (le titre de Klein est déjà intimidant), cela signifie
aussi que « tout doit changer », ce qui, à mon avis, implique une tâche
de reconstruction dans laquelle nous devons tous, en particulier les
jeunes, nous impliquer. Reconstruction de quoi ? De la toile même de la
vie. Nous avons tous la possibilité de nous considérer comme des
tisseurs et des réparateurs du réseau d'inter­relations qui constituent
les corps, les paysages, les lieux, les communautés et les sociétés que
nous connaissons et que nous avons ­l'habitude de fréquenter. Nous
pouvons envisager ­d'accomplir cette tâche n'importe où et n'importe
quand, en partant de là où nous sommes -- idéalement collectivement --
en faisant un pas, un point, une pratique à la fois. Prendre soin de la
toile de la vie signifie se séparer, dans la mesure du possible, des
boucles toxiques patriarcales, colonialistes et capitalistes de
l'existence (la boucle de la rationalité individuelle et du marché de la
rareté avant tout) qui nous piègent dans une course de la vie faite de
compétition, d'agression, de consommation et de peur, de plus en plus
motivée par une rationalité computationnelle.

Je ne dis pas que c'est facile. Mais je crois que de nombreux jeunes
savent déjà que le scénario bourgeois conventionnel d'une « vie réussie
» ne fonctionne plus pour eux. Il n'est pas non plus facile de résister
aux séduisants mantras néolibéraux de l'innovation, de l'esprit
d'entreprise et de la richesse illimitée -- une autre impasse pour la
grande majorité des jeunes, en particulier ceux du Sud. Il n'y a pas de
raccourcis ou de recettes. Le meilleur guide est peut-être d'être
attentif à ce qui commence à se produire lorsque nous essayons de
transformer les choses ensemble. Y compris l'apprentissage mutuel et les
coémergences que nos actions peuvent nourrir dans nos lieux. Des formes
créatives de maillage et de co-inspiration à travers les lieux du monde
entier. Il existe de nombreuses expériences et mouvements intéressants
et fascinants qui favorisent la pluriversalisation de la vie,
c'est-à-dire ceux qui contribuent à la recommunalisation de la vie
sociale, à la relocalisation des activités productives, au renforcement
des autonomies locales, à la dépatriarcalisation et à la décolonisation
des relations sociales, à la remise en terre des villes et à de
multiples formes de réintégration de la Terre.

Comme nous le disons dans la conclusion de notre livre sur la
relationnalité, il y a peut-être une Planète B, après tout : la Planète
qui est actuellement créée collectivement par le nombre infini de belles
expériences qui émergent de l'interdépendance, de la pluriversalité et
de la mutualité dans le monde entier, et qui activent leur incroyable
potentiel. Pour moi, c'est un signe de l'importance de nous considérer,
en particulier les jeunes, comme des tisseurs et des gardiens attentifs
et efficaces de la toile de la vie.

[^1]: De la Cadena, Marisol et Blaser, Mario, *A World of Many Worlds*,
    Durham, Duke University Press, 2018.

[^2]: « *In Search of the Pluriverse* », exposition d'art organisée par
    Sophie Krier et Erik Wong, Het Nieuwe Instituut (The New Institute),
    Rotterdam, du 22 Avril au 7 Août 2022,
    <https://nieuweinstituut.nl/en/events/op-zoek-naar-het-pluriversum>

[^3]: De la Cadena, Marisol, *Earth Beings: Ecologies of Practice Across
    Andean Worlds*, Durham, Duke University Press, 2015.

[^4]: Blaser, Mario, *Not About the Anthropocene: An Essay of Political
    Ontology for Life Projects*, Durham, Duke University Press, à
    paraître en 2023) ; *Storytelling Globalization from the Chaco and
    Beyond*, Durham, Duke University Press, 2010.

[^5]: Voir l'explication de Mignolo sur la généalogie du concept de
    Plurivers dans « Foreword: On pluriversality and multipolarity »,
    dans Reiter, Bernd, *Constructing the pluriverse*, Durham, Duke
    University Press, 2018, p. ix--xvi; Pour une analyse récente de la
    décolonialité et notamment l'entrée de la « nature » dans la pensée
    décoloniale voir Mignolo, Walter et Walsh, Catherine, *On
    decoloniality, Concepts, Analytics, Praxis*, Durham, Duke University
    Press, 2018.

[^6]: Escobar, Arturo, Osterweil, Michal, Kriti, Sharma, *Relationality.
    Remaking and Restor(y)-ing Life*, Londres, Bloomsbury, en cours
    d'impression. Nous développons dans ce livre de nombreux aspects
    abordés dans cet entretien.

[^7]: Il y a beaucoup de sources internet concernant le « terracide »,
    en majorité en espagnol. Voir par exemple Rompeviento TV, « Mujeres,
    indígenas frente al terricidio: Un conversatorio -- Hecho en América
    », *Youtube*, 9 décembre 2021.
    <https://www.youtube.com/watch?v=C3-gma_shEk> ; Le verdict du camp
    climatique des peuples contre le terracide dans le Lof Mapuche
    [Pillán
    Mahuiza](https://revistaresistencias.wixsite.com/resistencias/post/deliber%C3%B3-en-el-lof-mapuche-pill%C3%A1n-mahuiza-el-campamento-clim%C3%A1tico-pueblos-contra-el-terricidio)
    [(revue resistencias.wix
    site.com)](https://revistaresistencias.wixsite.com/resistencias/post/deliber%C3%B3-en-el-lof-mapuche-pill%C3%A1n-mahuiza-el-campamento-clim%C3%A1tico-pueblos-contra-el-terricidio).

[^8]: Simpson, Leanne. B, *As We Have Always Done: Indigenous Freedom
    through Radical Resistance,* Minneapolis, University of Minnesota
    Press, 2017; Wall Kimmerer, Robin, *Braiding Sweetgrass: Indigenous
    Wisdom, Scientific Knowledge and the Teachings of Plants*,
    Minneapolis, Milkweed Editions, 2013.

[^9]: Fry, Tony, *Defuturing: A New Design Philosophy*, London,
    Bloomsbury, 2021.

[^10]: Il existe de nombreuses sources pour cette citation, par
    exemple :
    <https://www.goodreads.com/author/quotes/6134.Arundhati_Roy>

[^11]: « Emergence network » est un réseau engagé dans la recherche de «
    l'autrement ».

[^12]: Akomolafe, Bayo, « What climate collapse asks of us », 17
    Août 2019,
    <https://www.bayoakomolafe.net/post/what-climate-collapse-asks-of-us>,
    original emphasis.
