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date: 2026-04-07
lang: fr
rights: "CC BY-NC-SA 4.0,
  https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr"
source: "https://plurivers.net/revue-plurivers-1/plurivers-revue-d-ecologies-decoloniales.html"
title: "Plurivers: revue d'écologies décoloniales"
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# Ouverture

Fermons les yeux. Imaginons un monde où les gens de différents lieux, de
différentes peaux, genres, assignations socio-raciales, habilités,
pourraient librement se lier avec l'autre, se représenter (comme
individus et communautés) à travers des conditions ­d'égalité et de
dignité. Imaginons un monde où les rivières, montagnes, esprits et
animaux non humains seraient considérés comme de dignes co­-­habitants et
agents politiques de la Terre[^1] et non une simple matière à faire
transiter dans les abattoirs. Imaginons un monde où le savoir en tant
que tel prendrait plusieurs formes. Loin de la seule forme du texte
académique, nous apprenions d\'une montagne autant à travers la nature
géologique de ses roches, de la composition biologique de sa flore qu'à
travers les noms, les histoires et les esprits partagés par les peuples
Autochtones[^2] qui vivent auprès de ses flancs depuis des siècles voire
des millénaires. Imaginons un monde où les droits des peuples à l'eau, à
une nourriture saine, à un lieu sain où vivre et aimer, à la
circulation, et à la participation collective des manières d'habiter la
Terre seraient plus importants que les nombres affichés à côté des
comptes bancaires d'une minorité. Imaginons un monde où le pouvoir ne
serait pas défini par le niveau de violence et de domination que l'un
peut imposer à l'autre, mais bien par le niveau de considération, de
création et d'échanges conviviaux qui peuvent être nourris à travers la
rencontre d'une pluralité de mondes et d'êtres sur Terre. Imaginons un
monde dans lequel, non seulement plusieurs mondes s'y trouvent, mais
plus encore, s'y rencontrent avec égalité, justice et amour. Langues et
arbres, histoires et oiseaux, paysages et nuages, mers et villes, cours
d'eau et dessins auraient tous leur place dans ce canevas cosmique.

Plus qu'une revue, *Plurivers : revue d'écologies décoloniales,* est un
lieu où nous vous invitons à participer à ces imaginations
révolutionnaires, à peindre à nouveau l'horizon d'un monde commun. Une
fois par an, vous trouverez une version en ligne et en papier d'un
numéro se consacrant à un sujet précis, partageant des histoires, des
luttes, et des pratiques créatives prenant place dans plusieurs lieux de
la Terre, posant les étapes d'un monde en construction.

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En créant cette revue plurilingue et en choisissant de l'appeler
*Plurivers : revue d'écologies décoloniales*, nous avons considéré la
dimension politique en jeu dans la manière de nommer les choses,
c'est-à-dire la façon dont certains noms et concepts, sans oublier
certaines langues[^3], tendent à prendre une position hégémonique au
sujet de l'écologie, l'environnement et le changement climatique. Par
endroit, cela peut conduire à une invisibilisation d'autres noms, termes
et épistémologies qui les accompagnent, une invisibili­sation des
écologies relationnelles au sein desquelles la langue et les noms sont
enchevêtrés et utilisés[^4]. Par exemple, un terme diagnostique
apparemment simple comme « changement climatique » peut vouloir dire des
choses différentes qui dépendent du lieu d'où l'on parle[^5]. De même,
des termes qui indiquent une libération ou une résistance -- disons par
exemple, *le marronnage* ou *la fugitivité*, des termes clés pour les
expériences caribéennes et africaines-­américaines -- peuvent, tout
simplement, ne rien signifier pour d'autres. Ou encore, un vocabulaire
comprenant « la résilience » ou « la soutenabilité » est pris en otage
par les politiques des États-nations et le « greenwashing » de certaines
entreprises, agissant comme un écran de fumée derrière lequel la
violence coloniale est maintenue[^6]. Autre exemple, un terme tel que «
permaculture », célébré par plusieurs dans le Nord global, masque une
histoire d'appro­priation de savoirs locaux et sera par conséquent
contesté par des praticiens Autochtones[^7].

Cette politique de la langue -- et plus particulièrement de la
nomenclature -- est une question décoloniale. Cela concerne aussi la
langue académique et ce que certain·e·s pourraient percevoir comme étant
un « jargon » aliénant et redondant. Néanmoins, nous voyons une utilité
à évoquer et à affirmer certains termes, notamment ceux contenus dans le
nom de la revue : « plurivers » et « écologies décoloniales ». Termes
que nous considérons comme des lieux de différends productifs. Au lieu
de fonctionner comme des marqueurs statiques, nous employons ces termes
à la fois afin de pointer de ce qui est en jeu et comme outils pour la
création d'un « monde composé de plusieurs mondes », pour reprendre une
phrase clé associée aux *pensées et actions* pluriverselles (provenant
des luttes zapatistes au Chiapas, Mexique). Autrement dit, nous pensons
que ces deux concepts sont utiles *tant* pour le travail de diagnostic
*que* celui de praxis et d'intervention.

Dans les paragraphes qui suivent, nous proposons une brève explication
de la manière dont nous mobilisons quelques concepts centraux. En bref,
le terme « plurivers » du titre, *Plurivers : revue d'écologies
décoloniales* s'inspire à la fois des innombrables auteurices et de
militants de l'Abya Yala ou Ile de la Tortue (les Amériques), et
d'auteurices et de militant·e·s de plusieurs régions du monde (Afrique,
Asie, Amérique du Nord, Europe et Caraïbe) qui ont œuvré à pointer et
renverser les colonialités à l'œuvre dans les manières de vivre et
d'habiter la Terre. Ce titre indique le désir de montrer d'autres
imaginaires, cosmovisions et pratiques/praxis possibles par-delà les
cadres hérités de la modernité, du capitalisme, du patriarcat et du
développementalisme global. Par « écologies décoloniales », nous
entendons faire face frontalement à la normalisation de l'absence des
voix non-Blanches dans les arènes de pensées de l'écologie œuvrant ainsi
à sortir du seul environnementalisme[^8]afin de créer des espaces de
discussions, débats et échanges Sud--Sud ainsi que des dialogues
Sud--Nord. Parallèlement aux luttes en cours pour la reconnaissance des
droits des peuples Autochtones ainsi que des luttes antiracistes,
féministes et anticapitalistes, l'ambition de cette revue d'écologies
décoloniales est d'ouvrir à nouveau les possibilités d'une pluralité de
manières d'habiter le monde, et les possibilités d'une composition plus
égale, plus juste et créative, reprenant la proposition des zapatistes
d'« un monde où il y a de la place pour plusieurs mondes[^9] ».
Autrement dit, les écologies décoloniales, en tant que réponse à la
colonialité, représentent des chemins vers l'ouverture, en pratique,
d'un plurivers.

# Dé/colonialités ; Écologies décoloniales

## Dé/colonialialités

Le monde tel que nous le connaissons aujourd'hui est composé de quelque
195 pays et leurs frontières, configurés par les différents centres
économiques, politiques et leurs puissances militaires globales. Il fut
structurellement façonné, entre autres, par différents processus de
colonisations modernes et par le capitalisme depuis 1492. Si les
colonisations modernes -- adossées à l'idéologie de la découverte --
furent des processus juridiques, politiques et militaires bornés dans le
temps par des dates de début et des dates de fin dans plusieurs régions
ou États, les manières coloniales de se penser dans le monde, de se
rapporter aux autres êtres humains et aux écosystèmes, à la religion,
persistent bien après les dates de fin officielle de ces colonisations.
C'est ce que plusieurs penseurs et activistes d'Amérique latine (en
particulier le groupe modernité/colonialité) ont nommé « la colonialité
». La *colonialité* -- concept mouvant et pluriel -- se définit comme :
« l'articulation planétaire d'un système de pouvoir occidental » qui a
survécu au colonialisme et qui repose sur l'infériorisation des lieux,
des groupes humains, des savoirs et des subjectivités non occidentales,
ainsi que sur ­l'exploitation de leurs ressources et de leurs forces
vives[^10].

Ainsi, bien que les colonisations modernes et leurs États Impériaux ne
soient plus les principaux mode de relations internationales -- mais
demeurent encore en vigueur comme en atteste le traitement violent de la
Palestine par l'État d'Israël -- la colonialité persiste dans plusieurs
institutions nationales et internationales y compris certaines ONG. En
résulte une production de savoir au sujet du monde et des actions qui
maintiennent une hiérarchie coloniale entre les Nord et les Sud, entre
les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les Blancs et les
non-Blancs, les Occidentaux et les peuples Autochtones. Comme nous le
verrons plus loin, déconstruire cette hiérarchisation dichotomique d'une
réalité bien plus complexe est l'une des tâches centrales de la praxis
décoloniale.

Cette hiérarchisation fut manifeste dans l'idéologie du développement
dans la seconde moitié du 20^e^ siècle. L'argument d'un « rattrapage »
du niveau de vie des « pays développés » par les pays anciennement
colonisés à travers les voies du progrès économique basé essentiellement
sur la croissance contribua à asseoir une position de domination des
pays du Nord global et les pays du Sud global assisté par un ensemble
d'institutions internationales, dont le FMI et la Banque Mondiale. Le
développement durable n'étant qu'un autre avatar de la prolongation de
cette colonialité. Ainsi, malgré de nombreuses critiques sur
l'opérationnalité de la notion et son caractère dualiste (défense du
libéralisme économique *vs* objectif de durabilité), le développement
durable continue d'être le fer de lance des politiques écologiques à
l'échelle mondiale à travers la déclinaison d'objectifs de développement
durable par l'Agenda 2030 au sein des 193 états signataires[^11]. Ces
politiques de « développement » ont constitué pendant toute la seconde
moitié du 20^e^ siècle le programme économique et politique des
anciennes colonies de pays du Nord. Portées par des promesses «
d'égalité réelle » ou des « politiques de rattrapage », certaines
anciennes colonies restent encore rattachées à leurs anciennes «
métropoles ». Appelés territoires « d'Outre-mer » à l'instar de la
Martinique ou de Porto Rico, ils font toujours l'objet de ce
développementalisme. Si des avancées techniques ont pu être effectuées
en matière de santé, d'éducation ou dans d'autres domaines, cette
promesse d'égalité réelle est loin d'avoir été réalisée dans les faits.
Bien au contraire si l'on s'en réfère aux principaux indicateurs
socio-économiques de ces territoires, l'inégalité n'est pas l'exception,
mais bien la règle encore aujourd'hui que ce soit en matière
d'exposition aux pesticides, d'accès à l'eau, de chômage ou encore de
précarité.

Face à cette colonialité du monde, plusieurs mouvements et courants de
pensées critiques trouvèrent leur essor à partir du milieu du
20^e^ siècle au moment des décolonisations. En particulier,
l'anticolonialisme avec les contributions politiques et théoriques de
plusieurs mouvements indépendantistes, de Hô Chi Minh à Patrice Lumumba
en passant par Ahmed Ben Bella, Amilcar Cabral et Julius Nyerere. S'y
recoupent aussi la naissance d'un panafrica­nisme depuis et hors du
continent Africain dès la fin du 19^e^ siècle, comprenant les
contributions de Marcus Garvey, W.E.B. Du Bois, et Kwame Nkrumah[^12].
Cependant, il faut se rappeler que les oppositions dans les gestes de
révoltes comme dans les gestes quotidiens et les pensées critiques du
colonialisme et des esclavages modernes sont aussi anciennes que 1492.
Aussi les pensées critiques du colonialisme, de l'esclavagisme et de
l'impérialisme trouvent des racines aussi anciennes que les révoltes
Maronnes à l'instar de Zumbi du quilombo de Los Palmares au Brésil, de
Queen Nanny en Jamaïque et de la Reine Nzinga en Angola au 17^e^ siècle,
la révolution haïtienne dès la fin du 18^e^ siècle, des nombreuses
révoltes silencieuses[^13] dans les terres comme sur les navires
négriers, dans les ports comme dans les mines, dans les églises comme
dans les plantations, et des nombreuses guerres d'indépendance du
20^e^ siècle allant de ^­^l'Indonésie à l'Algérie en passant par le
Vietnam. Les nombreux volets de la pensée postcoloniale avec les figures
phares que sont Frantz Fanon, Gayatri Spivak ou encore Edward Saïd, ont
permis de pointer la continuité de discriminations racistes dans les
représentations et les positions entre anciens colons et anciens
colonisés[^14].

Dans cette revue, nous sommes particulièrement intéressés par un
ensemble de mouvements et de courants de pensée regroupés sous les
expressions « pensées ou théories décoloniales ». Il ne s'agit pas de
postuler une hiérarchie douteuse et inutile entre ces différentes
critiques de la colonialité, mais plutôt d'attirer l'attention sur ce
champ pluriel qui rend possible une critique *épistémique* de la
modernité coloniale. Aux revendications de justice et d'égalité, de
redistribution de la richesse globale entre Nord et Sud globaux tout
autant que de redistribution des places et des paroles dignes et
savantes, les théories décoloniales ont en commun de devenir les
catégories mêmes de pensées et de production de savoir au sujet du
monde. Telle est la démarche d'un des premiers groupes de
chercheur·se·s/militant·e·s à avoir adopter le mot décolonial, ­provenant
principalement d'Amérique du Sud tels que Anibal Quijano, Catherin
Walsh, Ramon Grosfoguel, Nelson Maldonado Torres, Maria Lugones et
Arturo Escobar[^15]. S'appuyant sur des pratiques et actions politiques
de militants et particulièrement de peuples Autochtones d'Amérique --
aussi appelé Abya Yala -- ces auteurices explicitent alors différents
pans de cette colonialité dont la colonialité du pouvoir, du savoir, de
l'être et du genre[^16].

En France, du fait d'une compréhension particulière de l'idée de la
République, enfermée entre le désir d'une innocence blanche face à
l'histoire coloniale et esclavagiste d'un côté, et d'un
*color-­blindness* de l'autre, a contribué ces 10 dernières années à
présenter ces théories -- de même que les études critiques de la race
\[*critical races studies*\] et les études de genre \[*gender studies*\]
-- comme des inventions étrangères qui n'auraient aucun lien avec la
France -- plus précisément l'Hexagone. Régulièrement, dans l'espace
public et médiatique national dans des tribunes signées par des
universitaires, des politiques, et même par des généraux réservistes
menaçant de « prendre les armes/ou d'agir[^17] », les chercheur·se·s et
militant·e·s qui abordent ces théories, en parlent ou mènent des
recherches sur ce sujet sont ouvertement dénoncés en ce qu'iels
porteraient atteinte à la République[^18]. Ajoutant une couche
d'islamophobie, ils sont aussi qualifiés par un terme dénué de sens : «
islamo-gauchistes[^19] ».^ ^Une même posture fut observable à travers
des initiatives confusionnistes telles que l'organisation récente d'un
colloque sur « la déconstruction et le wokisme[^20] » à la Sorbonne
adoubé par l\'ancien ministre de l'Éducation ou encore la volonté
affichée de l'ancienne ministre de l'Enseignement supérieur et de la
Recherche, Frédérique Vidal, d'ouvrir une enquête sur la manière dont
ses « nouvelles idéologies » infiltreraient le CNRS. Un groupe fait
circuler depuis 2022 une carte sous forme d'affiche avec un ensemble de
cibles des « mouvances anti-lumière » où figuraient plusieurs
chercheur·se·s abordant les questions de racisme, de colonialisme,
d'écologie et de genre[^21]. Sous couvert d'un discours verni
d'universalité et de républicanisme, une bataille idéologique semble
s'engager dans le champ politique et académique. Cela, alors même que
les débats de fond sont quasi-­invisibles et/ou invisibilisés dans
l'espace public. Dans les faits, qu'est ce qui est critiqué ? Pour
quelles raisons ? Dans quel but ? Motus... il semble préférable d'agiter
des épouvantails plutôt que de chercher à comprendre de quoi il est
réellement question.

Si des ouvrages et des traductions récentes enfin se proposent de
présenter les différents pans de la pensée décoloniale d'Amérique
latine[^22], le but de cette revue n'est pas de passer à la loupe ces
théories et ces chercheur·se·s dont certains figurent parmi les
rédacteurices de cet édito. En effet, nous souhaitons sortir de l'idée
que le « décolonial » serait essentiellement un fait émanant en-dehors
de la France. Nous n'avons aucune intention de venir « rassurer »
celleux qui se sentiraient menacé·e·s par le fait que des voix
histori­quement dominées, marginalisées, voire mutilées, tiennent à
exprimer haut et fort leurs revendications, leurs compréhensions du
monde et de la Terre, tout autant que leurs théories concernant la
liberté, l'égalité et la justice. De là découlent deux points
importants. D'une part, les Amériques (et singulièrement l'Amérique du
Sud) n'ont pas l'apanage de « la » pensée décoloniale. Tout en
reconnaissant les contributions fortes de ces militant·e·s et de
chercheur·se·s, ­d'autres contextes ont aussi formulé leurs propres
conceptualisations décoloniales qu'ils s'agissent de l'Australie, de
l'Afrique du Sud, de l'Indonésie voire même le Brésil, à l'intérieur de
l'Amérique latine[^23].

D'autre part, ce serait s'enfermer dans un fantasme de toute-­puissance
coloniale que de penser qu'un pays comme la France, ayant historiquement
eu des colonies dans trois continents (Afrique, Asie et Amériques) et
trois océans (océan Atlantique, océan Indien et océan Pacifique)
structuré autour d'une racialisation des rapports sociaux, du racisme et
d'une domination coloniale entre différents espaces n'aurait en son
sein, aucune émergence propre de pensées et mouvements décoloniaux. Nous
rejoignons ici les propos récents du député Martiniquais Serge Letchimy
qui, lors d'un débat à l'Assemblée nationale le 5 février 2021 s'opposa
à une proposition d'amendement de loi par la droite visant à la
dissolution de syndicats traitant de thèmes décoloniaux -- associant
carrément la pensée décoloniale au terrorisme -- en défendant le droit,
notamment pour toute personne dont les ascendants ont été colonisés,
d'aborder toutes les théories et outils disponibles y compris les
théories décoloniales pour penser, créer et imaginer les concepts de
liberté et d'égalité à partir de leurs histoires[^24]. En effet, depuis
plus de 20 ans en France (hexagonale et ultramarine) naissent des
mouvements, groupes de réflexions et revendications politiques qui vont
ouvertement faire usage du mot « décolonial ». De la création du
mouvement/Parti des Indigènes de la République amenant aussi un ensemble
d'actions politiques et d'essais[^25] aux déboulonnages des statues de
Victor Schoelcher en Martinique en 2020, en passant par les différents
groupes et collectifs travaillant notamment le milieu de l'art tels que
« Décolonisons les art », la création d'une « revue d'études
décoloniales », de collectifs locaux tels que « La fabrique décoloniale
» en Martinique, de mouvements étudiants en Hexagone et, plus récemment,
les propositions d'écolo­gies décoloniales exprimées dans des ouvrages,
des conférences, mais aussi dans les cortèges de manifestations à Paris,
dans l'Hexagone et différents territoires dits d'Outre-mer[^26], il
existe bien une constellation de critiques décoloniales depuis la France
et sa propre histoire coloniale et esclavagiste. Et c'est bien à ces
écolo­gies décoloniales et ses horizons pluriversels que cette nouvelle
revue se consacre.

## Écologies décoloniales

L'écologie décoloniale peut être présentée à la fois comme un mouvement
sociopolitique et une proposition théorique qui non seulement cherche à
défaire les inégalités, injustices et dominations en cours dans le
monde, en particulier, celles héritées des impérialismes et
colonisations modernes, de l'esclavage colonial, mais qui s'engage aussi
dans des praxis du *faire-monde*. Une écologie décoloniale n'est pas un
nouveau dogme, ou une idéologie qui pourrait être simplement appliqué de
manière verticale (*top-down*) à n'importe quel espace-temps sans
considération pour les différentes histoires, cultures, cosmologies et
expériences des habitant·e·s la Terre et du monde. À vrai dire, nous
préférons parler « d'écologies décoloniales » au pluriel ancrées dans
divers imaginaires, expériences et histoires comme c'est le cas dans la
Caraïbe, l'Australie, la Norvège, l'Amérique du Sud, l'Afrique du
Sud[^27].

![Manifestation contre Monsanto, Paris, mai 2021, photo © Malcom
Ferdinand](https://plurivers.net/files/1a0121e7a80b7d39eeb26e05dd96dc49.png){width="1600"
height="1553"}

Bien que différentes dans leurs formes, ces écologies décoloniales ont
comme base commune une opposition radicale à la manière particulièrement
violente, inégale et injuste d'habiter la Terre, imposée à l'échelle du
globe depuis 1492, désignée comme *l'habiter colonial*[^28]. À côté des
génocides de plusieurs peuples Autochtones, des esclavages et autres
formes de travail forcé, l'habiter colonial vise à anéantir la diversité
de manières d'habiter la Terre ainsi que leur communauté humaine et non
humaine, afin de développer un seul mode, extractiviste, de relation à
la Terre et à la vie même. Un habiter qui est manifeste dans les
différentes formes de plantations, de mines ou de puits de pétrole.
Ainsi, outre les luttes en cours pour la reconnaissance et l'application
effectives des droits des peuples Autochtones, les luttes antiracistes
et féministes, les écologies décoloniales cherchent à réouvrir les
possibilités d'une pluralité de manières d'habiter la Terre, les
possibilités d'une composition plus égale, juste et créative « des
mondes à l'intérieur du monde ». En d'autres termes, les écologies
décoloniales sont des chemins vers l'ouverture, en pratique, d'un
plurivers.

![Occupation de Belleville (Paris) par Youth for Climate, octobre 2020,
photo © Malcom
Ferdinand](https://plurivers.net/files/53299eba7184c85cc414b6c4f66f1876.webp){width="1600"
height="1600"}

Aussi ces écologies décoloniales conduisent-elles à une remise en cause
profonde des formes de l'environnementalisme mainstream. Elles pointent
d'une part l'historique et contemporaine blanchité structurant les
mouvements et théories environnementalistes classiques, en particulier
aux Etats-Unis comme l'a montré Dorceta Taylor, mais aussi en
Europe[^29]. Le mouvement environnementaliste mainstream a hérité des
idéologies de la conservation du 19^e^ siècle, où l'idée d'une nature
vierge (*wilderness*) recréée sur les cendres des génocides et
esclavages trouva son essor. En particulier, la création de parcs
nationaux relevait d'une compréhension de l'écologie reposant sur une
politique de répartition géographique des corps, excluant les peuples
Autochtones et les personnes racisé·e·s[^30] des grands espaces verts,
et réservant les parcs à certains corps Blancs de classe moyenne. Une
compréhension qui persiste encore dans les politiques de
conservation[^31].^ ^Les mouvements écologistes du Nord peinent à
renoncer à leur filiation coloniale, continuant à présenter comme «
pères fondateurs » de l'écologie uniquement des hommes Blancs, libres de
classes aisées dans des sociétés coloniales et esclavagistes (ex.
Jean-Jacques Rousseau et Henry Thoreau, John Muir, ou encore Pierre
Poivre[^32]). L'on continue à caresser le doux fantasme que les
impérialismes, colonisations et esclavages n'auraient été que de simples
accidents de l'Histoire qu'il faudrait oublier ou glisser sous le tapis,
et surtout ne pas mentionner dès lors qu'il s'agit de penser à la Terre
et ces écosystèmes. Que face aux grands bouleversements de
l'Anthropocène, ces sujets seraient hors-sujet, malvenus et mettraient
l'unité supposée requise face à la crise écologique en péril[^33].

Cette séparation des histoires coloniales et environnementales de la
terre, cette double fracture[^34], a aussi traversé un ensemble de
propositions politiques de l'écologie depuis les années 1960 telles que
l'écologie politique française (à entendre ici de ­l'Hexagone),
l'écoféminisme, l'écologie sociale ainsi que l'écomarxisme. Si les
articulations entre environnement et questions sociales y sont fortes et
importantes, elles souffrent pour la majorité d'un point d'ombre
concernant la constitution coloniale de la modernité. Ainsi, malgré les
idéaux d'émancipation et d'égalité qui y sont proposés, il persiste un
refus d'embrasser l'histoire coloniale et la tâche d'inventer un monde
commun avec la pluralité des peuples colonisés qui furent enfermés dans
la cale du monde. En résultent alors un ensemble de thématiques qui sont
mises de côté (ex. l'anti­racisme), mais plus encore, la persistance
d'espaces éditoriaux, universitaires, politiques, gouvernementaux et
associatifs, encore structurés par la blanchité. Des espaces où la
pluralité de genres et de catégories socio-raciales qui peuplent la
Terre se voit effacée au profit d'une majorité d'hommes Blancs.

C'est bien dans ce refus de tenir compte de l'histoire coloniale
qu'aujourd'hui, se déploient plusieurs formes d'écofascisme voire
d'écoterrorisme. L'on ne peut refuser l'analyse et se dire que les
propos réitérés d'anciens présidents de la République française (ex.
Nicolas Sarkozy) tenant les femmes Noires d'Afrique pour responsables du
changement climatique[^35] ou, plus grave, les discours de terroristes
qui légitiment les atrocités commises (par exemple à Christchurch en
Nouvelle-Zélande/Aoetera et El Paso aux États-Unis en 2019) en pointant
une prétendue surpopu­lation des peuples non-Blancs, comme le simple fait
de fous criminels[^36]. Il semble nécessaire de pointer ce qui, dans
l'objet même pensé comme écologique, rend possible ces discours racistes
et ces actes horribles. En particulier, en Europe, plusieurs
organisations environ­nementales maintiennent cette colonialité dans
leurs rangs, en hiérarchisant les sujets traités, prolongeant ainsi
l'exclusion de plusieurs voix et expériences non-Blanches du monde dans
les pensées et praxis écologistes[^37]. Ainsi se déploya la croyance
trompeuse que les enjeux écologiques ne seraient qu'un souci des hommes
Blancs et que les pauvres, les femmes, les personnes racisé·e·s et les
Autochtones ne soucieraient pas de la Terre et du monde.

D'autre part, plus que la nécessaire implication de la pluralité sur
Terre à l'ensemble des arènes de discussion, de production du savoir, de
prise de décision politique, les écologies décoloniales participent
aussi à remettre en cause les problématisations mêmes de la crise
écologique y compris la crise climatique[^38]. Au fond, quels sont les
objets et problèmes de l'écologie ? Loin des seules questions d'espaces
dits verts, de forêts, de savanes pensées hors de la présence humaine,
ce sont aussi les espaces de vie au sein des villes et singulièrement
les espaces de bidonvilles, les ghettos, les favelas, les quartiers
populaires, les territoires des peuples Autochtones, les espaces
réservés aux gens du voyage, les terres colonisées ou territoires
marginalisés au sein de leurs États tels que les territoires
d'Outre-mer, et l'accès de leurs habitants aux droits fondamentaux (eau,
logement, éducation, santé, justice) qui sont en jeu dans ces écologies
comme l'attestent les travaux menés dans le champ de la justice et des
inégalités environnementales. Dans la perspective de l'écologie
décoloniale, leurs habitant·e·s n'y sont point réduits à des nombres ou
encore à des victimes sans noms et sans voix des conséquences du
réchauffement climatique, mais comme des coparticipant·e·s du monde et
co-participant·e·s dans l'élaboration de savoirs et de propositions
théoriques alternatives.

De manière plus radicale, l'écologie décoloniale vient questionner le
sens courant du mot « écologie ». Si les essais qui présentent les
différentes écologies décoloniales sont de plus en plus nombreux
aujourd'hui, dont les livres de Malcom Ferdinand et d'Arturo Escobar,
ces essais s'appuient sur des pratiques ancestrales de vies, de rapports
à la terre, au vivant, aux esprits et au cosmos, des pratiques et des
récits bien antérieurs à ceux de la modernité occidentale. Ainsi
l'interrogation est inversée. Il ne s'agit plus de questionner
l'écologie décoloniale en lui disant « mais que viennent faire la
colonisation et l'esclavage dans l'écologie ? », mais plutôt, de
questionner l'écologie classique en lui disant « mais qu'avez-vous fait
de tous ces peuples, de tous ces êtres, de tous ces vivants qui ont
constitué et constituent encore aujourd'hui la Terre ; comment osez-vous
si pernicieusement effacer de la compréhension historique et
géographique du monde ces crimes que sont les génocides, les esclavages,
les traites négrières, les (néo) colonisations et leur racisme, leurs
formes singulières de patriarcat et endosser encore cette robe blanche
d'une innocence environnementale ? ». Si les écologies décoloniales
pointent l'absence des voix des peuples et des êtres colonisés et
esclavagisés dans l'écologie classique, elles ne se définissent pas pour
autant en opposition à elle. Chacune contient son propre fondement, en
particulier celui d'une ouverture cosmique et ontologique, à l'ensemble
des êtres qui peuplent la Terre dans des rapports de justice, de dignité
voire de convivialité. Des fondements anthropologiques qui précèdent
ceux d'une modernité coloniale et capitaliste.

Les écologies décoloniales comprennent donc aussi les praxis, les
luttes, les discours des peuples Autochtones ayant résisté aux
colonisations de l'Occident. Les inscriptions dans la loi des droits de
la Pacha Mama et de la Terre-mère en Équateur et en Bolivie[^39]reposent
sur des cosmogonies précolombiennes. De même, le mouvement de la justice
environnementale, né aux États-Unis, en opposition au racisme
environnemental, propose une forme ­d'écologie décoloniale articulant
antiracisme et préservation des conditions de vie sur terre[^40]. Un
mouvement qui est devenu international avec des revendications de
justice environnementale aux quatre coins du globe comme en atteste
l'atlas des luttes pour la justice environnementale[^41]. Dans les
sphères universitaires, la littérature a joué un rôle d'avant-garde à
travers le champ de l'« écocritique postcoloniale » et le champ des «
postcolonial ecologies »[^42] proposant un espace de réflexion et
d'articulation entre question environnementale, question sociale et
question coloniale.

Historiquement, en France, à l'instar du refus d'une réception voire
d'un développement d'études postcoloniales à l'université, enorgueillie
par l'idée qu'elles n'apporteraient rien de nouveau à la « french theory
», le mouvement de la justice environne­mentale fût reçu en le dépeçant
de ses élans antiracistes[^43]. En vérité, c'est tout le champ des
humanités environnementales en France (philosophie, sociologie et
anthropologie) qui fut structuré autour du silence colonial. Pourtant,
des articulations furent faites dès les années 1980 par une association
écologique en Martinique nommée Assaupamar[^44] critiquant la pollution
des terres par les grandes puissances d'argent locales appartenant à la
catégorie socio-raciale des Blancs-Créoles (les Békés) avec l'appui de
l'État. On la retrouve aussi présente aujourd'hui dans certains
mouvements écologistes en France, à l'instar du front des mères initié
entre autres par Fatima Ouassak œuvrant à l'amélioration des conditions
de vie et au respect des dignités des habitant·e·s des quartiers
populaires[^45].

Ainsi, alors que l'environnementalisme se focalise uniquement sur
certains aspects de l'environnement (biodiversité, climat, pollution),
refusant de tenir compte de la colonialité de la modernité encore en jeu
dans le monde, les écologies décoloniales prennent à bras le corps la
tâche politique, ontologique, cosmologique du *faire-monde* (en Anglais,
« *worldmaking* »). Autrement dit, elles ne sont pas uniquement engagées
dans la préservation de la vie non humaine et humaine, les écosystèmes,
mais elles sont tout autant engagées vis-à-vis des relations
sociopolitiques que les humains entretiennent entre eux et avec les
non-humains. En bref, il ne s'agit pas uniquement de préserver les
conditions de vie sur Terre -- bien que cela soit fondamental -- il
s'agit aussi de rendre possible et désirables des mondes vivables.

# Plurivers : « un monde où il y a de la place pour plusieurs mondes »

> « Queremos un mundo donde quepan muchos mundos[^46] ».\
> ­--- Déclaration de l 'Armée Zapatiste de libération nationale, 1996.

> « Provincialisme ? Non pas. Je ne m'enterre pas dans un particularisme
> étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme
> décharné. Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée
> dans le particulier ou par dilution dans « l'universel ». Ma
> conception de l'universel est celle d'un universel riche de tout le
> particulier, riche de tous les particuliers, approfondis­sement et
> coexistence de tous les particuliers[^47]. »
>
> --- Aimé Césaire, 1956

Dans cette partie, nous avons pour objectif d'expliciter les différents
usages et acceptions du terme « plurivers » (*pluriverse* en Anglais,
*pluriverso* en espagnol, *plirivèr* en créole « rényoné ») dont nous
nous sommes inspirés pour cette revue. Il ne s'agit pas ici de
populariser ou rendre plus digeste par le courant dominant des corpus de
pensées « radicaux » de sorte que, pour reprendre les mots de la
féministe décoloniale Rosalba Icaza, ils soient « dépolitisés, cooptés
et utilisés comme synonyme de diversité[^48] ». Nous souhaitons avant
tout reconnaître notre dette à l'égard de la pensée et des luttes de
nombreuses personnes du monde entier qui nous ont précédés et
retravailler et traduire le terme selon les contextes dans lesquels nous
l'utilisons, résistant ainsi à la canonisation potentielle du terme ou
des noms et des lieux qui lui sont déjà associés.

Développé au sein du courant des études décoloniales en Amérique latine,
le plurivers propose une critique politique et épistémique de la
modernité occidentale[^49]. Le plurivers oppose à un universalisme
réificateur et abstrait un pluriversalisme ayant pour objectif la prise
en compte la multiplicité des façons d'être et de faire monde. Cela, en
s'attachant plus particulièrement à visibiliser les épistémologies et
les pratiques sociales dites du « Sud » portées et incarnées entres
autres par les mobilisations des peuples Autochtones ou, par exemple,
les mouvements zapatistes. Aussi faisons-nous usage du concept de «
plurivers » dans l'esprit de ce que l'anthropologue
colombien-états-uniens Arturo Escobar nomme « la recherche de
pluriversalité », c'est-à-dire, loin d'un modèle figé, une pratique
constante ou expérimentation permanente tendant à rendre possible une
pluralité de mondes[^50]. Ou encore, comme le présentent Mario Blaser et
Marisol de la Cadena, le plurivers pointe :

> « des manières hétérogènes de faire monde qui se rencontrent dans une
> écologie politique des pratiques, tout en négociant cette difficulté
> d'être ensemble dans l'hétérogénéité[^51] ».

Le plurivers concerne donc les luttes, les cosmogonies, les onto­logies,
les conceptions du monde, les manières de vivre et leur composition
possible, mais concerne aussi la question épistémique de la production
de savoirs. En effet, le plurivers comporte une remise en question de la
hiérarchisation des productions épistémiques du monde ainsi qu'une
perspective décoloniale qui se place au cœur même de la production des
savoirs et de leurs circulations. De là découle une difficulté à tenter
d'appréhender ce concept uniquement à partir d'une épistémologie
moderne. Pour Icaza, tenter de définir le plurivers dans un langage
académique, c'est déjà le trahir dans la mesure où il est « une praxis
de vie/du vivant » \[*a praxis of life*[^52]\]. Ce sont précisément ces
praxis de vie et *les outils* pour les mettre en œuvre et y réfléchir,
que nous souhaitons mettre en lumière dans cette revue. Dans ce numéro
et ceux qui suivront nous espérons démontrer que, dans le monde entier,
depuis des siècles et des décennies, de nombreux·ses auteurices et
militant·e·s ont déjà conçus et mis en œuvre des théorisations et des
praxis pluriverselles sans que le mot « plurivers » n'ait nécessairement
été employé. Nous n'avons donc pas pour objectif de proposer une
définition ou une compilation exhaustive de la notion de plurivers ici.
Nous l'envisageons en tant qu'outil heuristique visant à visibiliser et
honorer les pensées et les pratiques de celleux qui nous ont
précédé·e·s, tout en invitant les lecteurices à s'inscrire dans cette
démarche.

Si le plurivers est d'emblée associé à des conceptualisations d'Amérique
latine, d'autres penseurs ont historiquement contribué à travers leur
critique de la notion d'universalisme à fonder ce que l'on peut
qualifier d'imaginaire pluriversel. C'est le cas d'Aimé Césaire qui,
dans sa lettre de démission au parti communiste en 1956, formule une
critique appuyée de la notion d'universalisme en dénonçant notamment sa
prétention impérialiste et son ­caractère réductionniste. Il affirme
alors qu'il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans
le particulier ou alors par dilution dans l'universel. À cette époque,
il entendait dénoncer l'attitude et la complaisance du parti communiste
à l'égard de la colonisation française et réfutait plus largement :

> « leur assimilationnisme invétéré ; leur chauvinisme incon­scient ;­
> leur conviction passablement primaire -- qu'ils parta­gent avec les
> bourgeois européens -- de la supériorité omnilatérale de l'Occident ;
> leur croyance que l'évolution telle qu'elle s'est opérée en Europe est
> la seule possible ; la seule désirable ; qu'elle est celle par
> laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance
> rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au
> progrès avec un grand P[^53] ».

Ces mots d'Aimé Césaire résonnent avec une force particulière
aujourd'hui à l'heure où les tensions géopolitiques et militaires sont
plus fortes que jamais, où les prétentions impérialistes se réaffirment
et de plus en plus de blocs identitaires se constituent à l'échelle
mondiale. Ainsi, sans en employer le terme, c'est indirectement à un
plurivers qu'appelle Aimé Césaire à un universel -- et non pas un
universalisme -- qui soit « riche de tous les particuliers, qui soit un
approfondissement et une coexistence de tous les particuliers ».

C'est ainsi qu'il est possible de comprendre les critiques historiques
et contemporaines de l'universalisme, telles celles du mouvement de la
négritude et les contributions importantes des sœurs Paulette et Jeanne
Nardal Nardal ou encore des chercheur·se·s tels que Mame-Fatou Niang,
Julien Suaudeau et Valentin Mudimbe[^54] comme des gestes radicaux
nécessaires à la possibilité d'un plurivers. Ces mêmes gestes que l'on
retrouve chez Édouard Glissant dans sa pensée de la Relation et du
Tout-Monde, chez Souleymane Bachir Diagne dans son travail sur la
traduction et chez Walter Mignolo dans son attention portée aux *pensées
et épistémologies frontalières*. Comme l'écrit Ramon Grosfoguel en
faisant référence à la pensée de Walter Mignolo :

> « au lieu de rejeter la modernité pour se retirer dans un absolutisme,
> les épistémologies frontalières redéfinissent la rhétorique
> émancipatrice de la modernité à partir des cosmologies et
> épistémologies subalternes, localisées dans le pôle opprimé de la
> différence coloniale, afin de la mettre au service d'une lutte de
> libération décoloniale visant à construire un monde au-delà de la
> modernité eurocentrée[^55] ».

La remise en cause de l'Universalisme dans la perspective d'un plurivers
n'est donc pas synonyme de repli sur soi ou de refus de l'autre comme
voudrait le faire croire les penseurs de ­l'Universalisme abstrait. Au
contraire penser et agir avec la notion de plurivers constitue un projet
d'émancipation dans la prise en compte partagée d'un habiter intégrant
la pluralité des formes-de-vie existantes. C'est d'ailleurs à la
description et à la mise en lumière de ces autres mondes, de ces autres
ontologies et manières d'habiter que vont se centrer les travaux autour
de la notion de plurivers. Nous pensons ici aux travaux de Arturo
Escobar, Marisol de la Cadena et Mario Blaser, et Barbara
Glowczewski[^56]. En un sens le plurivers atteste de la pluralité des
manières d'être et de faire monde au-delà du modernisme occidental. Mais
attention ! Le plurivers n'est pas une image pacifiée d'une harmonie
naïve entre plusieurs mondes. Il s'inscrit avant tout, et surtout, au
sein de luttes, comme nous le rappelle la déclaration de *l'armée
zapatiste de libération nationale.* Et comme n'ont de cesse de nous
rappeler tous les peuples Autochtones et peuples colonisés en lutte, des
Kanaks aux Kalinas, des Lakotas aux Guaranis, des Ouïghours aux
Palestiniens.

# Propositions pour la revue

Nous souhaitons terminer cette introduction éditoriale par quelques
réflexions portant sur la revue elle-même en tant qu'objet et sur la
manière dont nous nous sommes efforcés de travailler de manière
cohérente avec les termes de plurivers et d'écologie décoloniale. Cela
concerne le contenu et la manière dont nous avons choisi les
intervenant·e·s, mais aussi la forme de la revue et les enjeux d'une
pratique éditoriale qu'elle a posée. Ceci est bien sûr également lié aux
défis de la traduction que vous trouverez abordés dans le « guide de
navigation » au début de ce numéro[^57]. Enfin, nous proposons quelques
réflexions préliminaires sur la manière dont ces termes clés sont
également liés aux conditions de production de la revue et à la question
plus large, qui doit selon nous être abordée, de ce que nous pourrions
appeler « les écologies de l'édition » dont la revue émerge.

L'idée de fonder la revue que vous tenez entre vos mains -- ou lisez en
ligne -- a germé en 2020 au sein de l'Observatoire Terre-Monde,
l'association et centre d'étude sur les écologies politiques des
Outre-mer français et de leurs proches régions[^58]. L'Observatoire
Terre-Monde et cette revue ont été créés en reconnaissance d'une
insuffisance de publications (qui se résorbe progressivement) en France
et dans ses territoires dits d'Outre-mer sur le thème de l'écologie
décoloniale : un travail qui, comme nous l'avons souligné plus haut dans
notre description de l'« écologie décoloniale », relie les questions
écologiques à celles de l'anticolonialisme, de l'antiracisme, des luttes
de genre, de l'anticapitalisme, de la justice en matière de mobilité
(*mobility justice*), des luttes contre le handicap, de l'abolition, et
des contextes urbains (par exemple, les banlieues). En créant la revue,
notre objectif était de faire progresser ­l'approche des écologies
décoloniales décrite ci-dessus, dans la mesure où il ne suffit pas de
dénoncer le manque de représentation des personnes du Sud, des
racisé·e·s et des Autochtones dans les cercles environ­nementalistes et
écologiques. Au contraire, notre objectif était précisément de créer un
espace dans lequel les personnes dont nous pensions qu'il était
nécessaire d'entendre les idées et les opinions pourraient résonner afin
de créer un « public écologique » alternatif. En tant que telle, la
revue doit être considérée comme une extension du travail engagé au sein
de l'Observatoire Terre-Monde et notamment du séminaire de recherche
Ron-Kozé (« cercle de parole[^59] ») -- une forme décoloniale de
publication si nous comprenons « publier » à travers ses racines latines
comme « rendre public » (*publicare*) et, nous ajoutons, « créer des
publics ».

Si nous partons de l'idée de nous adresser à un public francophone --
existant et à venir -- le caractère plurilingue de la revue témoigne
aussi notre volonté d'être compris et partagés à l'international, ce qui
apparaît déterminant pour un projet au caractère pluriversel. Pour ce
premier numéro nous avons donc cherché à solliciter des contributions
issues du monde entier (voir la carte en début ­d'ouvrage), volonté qui
sera réitérée dans nos prochains numéros où nous espérons élargir notre
couverture géographique. Cependant, il semble important de préciser que
nous ne considérons pas cela comme un exercice de politique de
représentation (un exercice de type « tick-box » ou « boîte à cocher »)
où l'on couvre plus de zones géographiques, mais où l'on n'intervient
pas sur ­l'inégalité des structures sous-jacentes, sur l'hégémonie de la
pensée « d'un monde unique » ou universaliste, ou sur la colonialité
décrite plus haut. Comme l'écrit Arturo Escobar dans le cadre de
l'entretien que nous avons pu mener avec lui, le plurivers n'est pas un
concept additif qui s'apparenterait au multiculturalisme occidental,
mais correspond plutôt à l'idée d'un enchevêtrement inextricable de
mondes interdépendants[^60]. On pourrait prolonger cette critique au
projet néolibéral qui porte une idée abstraite de la « diversité[^61] ».

Comme nous l'indiquons dans notre guide de navigation en ouverture de ce
premier numéro, le plurivers est *eo ipso* plurilingue, raison pour
laquelle nous avons choisi d'inclure des contributions issues d'une
pluralité de langues (permettant ainsi de faire résonner d'autres voix).
Mais la pluriversalité et le plurilinguisme (*pluri­lingualism* en
anglais) n'est pas seulement le fait de langues distinctes nommables :
au sein et à travers n'importe quelles langues, les contributions sont
aussi plurielles (pluriverselles) en termes de styles et de formes
d'expression, en prenant soit la forme d'un article, d'un entretien,
d'une conversation, d'une chanson, d'une carte ou d'un dessin (avec plus
de formes à venir encore). Nous avons invité des auteurices dont les
pratiques comprennent de la recherche et/ou des engagements militants à
contribuer à ce numéro. Dans le cas des auteurices qui sont
universitaires, nous leur avons demandé d'écrire dans un style moins
formel, plus accessible et, on l'espère, plus accueillant que l'approche
académique standar­disée. Cette posture -- l'accueil de différentes
formes au-delà de l'écriture formelle ou de ce que certains pourraient
appeler « rationnelle » -- s'inspire de ce que Arturo Escobar nomme à
partir de la langue espagnole « *sentipensar* » (« sentir-penser ») --
traduisant « un mode de connaissance qui ne dépend pas des divisions
esprit/corps et observateur/observé, si chères à la connaissance
moderne, y compris à la théorie sociale » -- et contribue à un projet
plus large de « décolonisation de la connaissance[^62] ». En effet,
toustes les contributeurices réfléchissent d'une manière ou d'une autre
sur les politiques éducationnelles, les institutions de sciences et de
recherche à partir d'une perspective décoloniale et pluriverselle (quand
bien même ces termes ne seraient pas utilisés en tant que tels), nous
invitant ainsi à envisager une politique de production et de diffusion
du savoir par-delà les hiérarchies hégémoniques occidentales et nous
proposant ainsi des pistes afin de décoloniser ces schémas. Nous avons
en tête les lignes d'ouverture du livre fondamental de Linda Tuhiwai
Smith paru en 1999 *Decolonizing Methodologies : Research and Indigenous
People.* Smith, qui s'identifie aux peuples Ngāti Awa et Ngāto Porou de
ce qui est communément connu comme « Nouvelle-Zélande » (mais « Aotearoa
» en Maori) écrit ceci :

> « Du point de vue de la colonisée, une position depuis laquelle
> j'écris et choisis de privilégier, le terme « recherche » est
> inextricablement lié à l'impérialisme et au colonialisme européen. Le
> mot, « recherche », est probablement l'un des mots les plus sales dans
> le vocabulaire du monde autochtone.[^63] »

Pour chaque contribution, nous avons tenté de maintenir le difficile
équilibre entre d'un côté demander à chaque auteurice de partager des
informations générales concernant le contexte à propos et à partir
duquel iel parle, de sorte à ce que les contributions soient accessibles
et pédagogiques, et d'un autre, ne pas demander à ce qu'iel rende ce
contexte complètement transparent et « consommable » suivant une logique
de marché au sein de laquelle le savoir et les expériences deviennent
des manières premières pour ­l'extraction[^64]. La question de savoir
quelle information contextuelle est nécessaire devient aussi une
question de positionnalité. Par exemple (et il y en aurait beaucoup
d'autres), pour quelqu'un pour qui la terre a été volée, dont le savoir
et ­l'expérience furent spoliés depuis plusieurs générations, la longue
histoire coloniale du monde de leur vie est peut-être trop évidente,
trop *sentie*, trop *vécue* de manière quotidienne, pour être patiemment
déployée afin d'être partagée. Et pourtant, ne pas le faire pour un
lectorat non familier de chaque contexte en question (beaucoup de ces
contextes reçoivent très peu de couverture dans la littérature
mainstream sur l'environnement et l'écologie et n'apparaissent que très
peu dans les curricula classiques) équivaudrait aussi à supprimer ces
longues histoires et les questions de responsabilité que n'importe
quelle forme d'action présente exige de prendre en compte, y compris
celle des réparations. En bref, concernant cette épineuse question de
l'accès, nous vous invitons à entrer dans la multitude de mondes et
faire les connexions là où cela sera possible (car il y a plusieurs
résonances entre les différents lieux abordés), tout en vous abandonnant
à des éléments de l'inconnu et, dans certains cas, en fonction du point
de vue depuis lequel vous lisez, d'inconfort.

La question de la positionnalité mentionnée plus haut a été vitale dans
nos discussions et décisions éditoriales. Au lieu ­d'utiliser les
biographies et résumés standards des articles, nous avons plutôt choisi
d'inviter les auteurices à se présenter iels-mêmes et leurs travaux dans
un court texte de positionnement afin que les lecteurices aient une
petite idée de la personne qui parle, d'où elle parle, et de sa relation
au travail présenté ici. Nous considérons que cela fait partie d'une
pratique d'édition décoloniale. Chaque personne présentée dans ce numéro
a été invitée à contribuer par un ou plusieurs membres de l'équipe
éditoriale précisément en raison de la façon dont iel aborde le sujet en
question. En ce sens, le processus éditorial se veut un processus
d'hospitalité : il s'agit d'accueillir les mots (et les formes
d'expression) des auteurices et d'assumer la responsabilité de les
partager de manière appropriée, tout en sachant qu'il y aura des
éléments qui ne passeront pas (comme c'est aussi le cas dans le travail
de traduction ; traduire du latin *translat --,* signifie « amener
par-delà »). Chaque contributeurice est un ou une « expert·e » d'une
manière ou d'une autre[^65], mais iels sont aussi des individus dont le
travail émerge à partir de véritables histoires de vie, d'innombrables
études et d'expériences vécues, senties. Tout aussi important, nous
souhaitons partager des informations non seulement à propos d'où et de
quoi le·a contributeurice parle, mais aussi, d'où iel parle, car cela
est lié au sujet en discussion. Par exemple, « décoloniser le changement
climatique », le thème de ce premier numéro varie selon le monde (ou
plurivers) depuis lequel on se place, selon la langue depuis laquelle on
parle, et depuis la langue depuis laquelle on parle pour/de nous.

## À propos du processus éditorial de la revue

L'équipe éditoriale de la revue *Plurivers* est composée de cinq
chercheur·se·s basé·e·s en France hexagonale, en Martinique et à la
Réunion, qui sont membres de l'Observatoire Terre-Monde. Certain·e·s
d'entre nous travaillent/ont aussi travaillé aux États-Unis ou en
Angleterre[^66]. Nous travaillons à la croisée des disciplines (science
politique, philosophie, écologie politique, sociologie, études
postcoloniales \[*postcolonial studies*\], études critiques Autochtones
\[*critical Indigenous studies*\], arts et humanités), des langues
(­français, anglais, espagnol, créole, portugais) et des savoir-faire
(enseignement, écriture, édition, cartographie, animation scientifique,
entre autres). Considérant que le plurivers n'est ni une théorie au sens
propre du terme ni une modélisation, nous avons envisagé la conception
et la production de cette revue comme une praxis, combinant approches
conceptuelles et questionnements pratiques, en prenant aussi en compte
nos tâtonnements et nos erreurs (qui ont été nombreux). Gardant à
l'esprit ces enjeux sans pour autant renoncer à la responsabilité
vis-à-vis de l'objet que vous tenez entre vos mains ou que vous lisez en
ligne, nous tenons à préciser qu'il s'agit d'un projet « en cours » («
*work in progress* ») et que la forme de la revue évoluera certainement
au fil du temps et des numéros à venir.

Dans ce cadre, de nombreuses décisions éditoriales ont été prises afin
de refléter notre engagement pour un mode pluriversel. Premièrement,
nous avons choisi de publier cette revue en collaboration avec les
éditions du commun, une maison d'édition indépendante fondée en SCOP
(société coopérative et participative) et basée à Rennes (France
hexagonale, en Bretagne) qui prend au sérieux les praxis éditoriales
collectives, les questions anticapitalistes, féministes et écologiques,
et qui est ouverte à la question décoloniale. Les éditions du commun
cherchent à créer des outils pour s'extraire des logiques purement
marchandes qui régissent l'édition et qui « préfigurent en partie les
mondes à venir[^67] ». La version imprimée de la revue sera par exemple
vendue dans les librairies et les plateformes en ligne du monde entier
(mais pas via Amazon)[^68] et la version numérique sera distribuée
gratuitement via un site Web conçu à cet effet[^69].

Ayant pointé la nécessité de faire croître les publications sur
l'écologie décoloniale dans le contexte français -- en d'autres termes
de contribuer à augmenter le corpus de textes dédié aux questions liées
à l'écologie décoloniale et au plurivers[^70] -- une question liée aux
pratiques éditoriales et au format de la revue nous est apparue
centrale : à quoi cela pourrait-il ressembler non seulement de publier
*sur* ou *à propos* de l'écologie décoloniale, mais aussi de publier
*d'une manière* qui serait à la fois écologique et décoloniale[^71]. Ou
encore, une question encore plus vaste : à quoi ressemblerait le fait
non seulement *d'éditer* de manière pluriverselle, mais aussi de
*publier* de manière pluriverselle ? Pour répondre à ces questions, il
apparaît nécessaire d'engager des discussions globales et systématiques
sur ces sujets[^72]. Il s'agit d'un projet en constante évolution qui
doit s'adapter à des situations mondiales en mutation, par exemple en ce
qui concerne : la réglementation du travail ; les subventions pour
l'édition, les auteurices, les artistes, les traducteurises, les
éditeurices, la distribution ; les pandémies et les conflits mondiaux
qui affectent les infrastructures de transport, l'approvisionnement en
matières premières et les habitudes de consommation ; et ainsi de suite.
Par exemple, les éditions du commun font partie de ­l'Association pour
l'écologie du livre, qui a fait un grand pas en avant en réfléchissant à
la manière de publier d'une manière écologique[^73].

Dans le cadre de la question décoloniale, nous avons appris de grands
penseurs anti-coloniaux, comme Frantz Fanon pour qui la question a
toujours été de savoir comment articuler études théoriques et
engagements militants. Fanon est particulièrement inspirant ici dans la
mesure où son travail combine l'aspect psychologique et
représentationnel de l'anti-noirceur (ou processus de racialisation)
*et*, de manière simultanée, la matérialité économique[^74]. L'œuvre de
Fanon (appelé par certains « le Marx du tiers monde »), parmi d'autres
comme celle de Cédric Robinson, nous aide à penser de quelle manière le
capitalisme global (ou le « capitalisme racial[^75] ») est
intrinsèquement lié au projet colonial. En ce sens, son travail est
précieux pour une praxis décoloniale anticapitaliste. Ainsi, pour
revenir à notre question d'un mode d'édition écologique et décolonial,
il nous faut prêter attention aux conditions de production, de
circulation et de consommation[^76] de la présente revue. À cela nous
devons ajouter des questions subséquentes de « soutenabilité » vis-à-vis
des économies et des écologies de ­l'édition : une « soutenabilité »
\[*sustainability*\] envisagée non seulement dans le sens des décideurs
publics comme un approvisionnement permanent en ressources matérielles
et en force de travail bon marché[^77], mais aussi la soutenabilité en
tant que manière de cultiver des mondes et des relations sociales
vivables et florissantes. Le terme d'écologie est particulièrement utile
ici : plus que « d'environnement » dont l'usage courant renvoi
généralement à quelque chose « en dehors » ou « d'extérieur », telle une
nature vierge et apolitique à protéger et à conserver[^78], le terme
d'écologie fait référence à la toile des relations humaines avec les
autres non-humains ou comme Joël Kovel l'écrit :

> « la crise écologique concerne également ce que l'on peut appeler des
> *conditions de production*. Cela inclut les ressources énergétiques et
> technologiques, mais aussi les corps \[*the bodies*, les personnes\]
> qui se rendent au travail chaque jour[^79] ».

Par exemple, bien que nous nous engageons à publier en ligne en libre
accès, nous sommes également conscients d'une question souvent
négligée : alors que les lecteurices, à juste titre, bénéficient d'un
accès gratuit aux documents publiés grâce à une forme de « communs de
savoir » (« *knowledge commons* ») (ce qui est ­d'autant plus impératif
dans les régions du Sud que les distributeurs de livres n'atteignent
pas, et où il n'y a pas le revenu disponible nécessaire pour acheter des
livres), qu'en est-il des conditions des producteurices[^80] ? Ici, l'on
ferait bien de se référer aux critiques féministes notamment au
mouvement « Wages For Housework » (« Des salaires pour le travail
ménager[^81] »)et aux initiatives visant à réfléchir au geste d'« éditer
en féministe[^82] ». Au sein de *Plurivers*, alors que chacun des
membres de l'équipe éditoriale fait partie du système académique ou de
l'industrie culturelle et en retire un certain capital culturel[^83], le
travail de conception et de production de cette revue est venu s'ajouter
à des emplois à plein-temps et des obligations familiales faisant de
cette revue un « kitchen-table project » (littéralement « un projet de
table de cuisine[^84] »), c'est-à-dire un travail réalisé avec amour
entre domiciles, trains, cafés, librairies, et parfois dans nos bureaux.
Avec ces questions sur les politiques et les économies de l'édition,
nous reconnaissons que nous sommes aujourd'hui à l'orée des
interrogations relatives à ces enjeux, mais toutes et tous animé·e·s par
l'esprit du plurivers et du décolonial, nous apprenons en faisant. Nous
espérons susciter des débats et des échanges sur ces questions dans
toutes les parties du monde, en particulier chez les éditeurs, les
libraires et les auteurices du Sud global. Nous avons énormément appris
de nos contributeurices dans le processus de composition de ce numéro et
nous espérons qu'il inspirera chez vous une curiosité afin ­d'apprendre
plus à propos de perspectives et d'expériences qui pourraient contribuer
à créer « ce monde de plusieurs mondes ». Nous sommes en phase
d'expérimentation. Nous vous invitons vous lecteurices à nous rejoindre.

[^1]: De la Cadena, Marisol, *Earth Beings : Ecologies of Practice
    across Andean Worlds*, Durham, Duke University Press, 2015.

[^2]: L'autochtonie est un concept complexe, qu'il est essentiel
    d'expliciter. Le terme Autochtone est la traduction francophone la
    plus appropriée du terme « Indigenous », qui est souvent utilisé
    pour désigner l'ensemble des groupes qui maintiennent un lien
    pérenne et ancestral avec un territoire, une langue, des coutumes,
    et doivent lutter pour conserver une certaine autonomie à une
    échelle infranationale. Le terme d'autochtonie fait donc appel à un
    référentiel commun de lutte pour les souverainetés territoriales de
    peuples premiers dans un contexte d'États-nations hégémoniques
    imposés par l'Histoire coloniale. C'est un terme politique dont
    l'utilisation se justifie dans certains contextes de négociation de
    droits et de représentation, tels que celui de ce numéro. À
    l'échelle locale, ces peuples préfèrent souvent être nommés tel
    qu'ils se nomment eux-mêmes, en insistant sur les termes propres à
    leurs communautés. Historiquement, les peuples Autochtones...

[^3]: Voir le « [guide de
    navigation](https://plurivers.net/guide-de-naivgation.html) » au
    début de ce numéro.

[^4]: Par exemple, on peut considérer le rôle de la nomenclature
    botanique latine dans l'invisibilisation des langues locales et des
    ontologies relationnelles. Voir Gray, Ros et Sheikh, Shela, [« La
    Terre damnée : conflits botaniques et interventions artistiques »,
    *Le Journal des Laboratoires
    d'Aubervilliers*](http://leslaboratoires.org/sites/leslaboratoires.org/files/c_jdl-20181120-v4-def_bd.pdf),
    Cahier C, 2018/2019, p. 3-6. Voir aussi Gray, Ros et Sheikh, Shela,
    [« The coloniality of planting : legacies of racism and slavery in
    the practice of botany », *The Architectural
    Review*](https://www.architectural-review.com/essays/the-coloniality-of-planting),
    27 janvier 2021; et Boumediene, Samir, *La colonisation du savoir :
    Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde »*
    (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016.

[^5]: Voir « Introduction : Décoloniser le changement climatique » dans
    ce numéro.

[^6]: En ce qui concerne l'utilisation du terme « résilience » comme
    technique de gouvernance néolibérale des peuples Autochtones, voir
    Lindroth, Marjo et Sinevaara-Niskanen, Heidi, « The biopolitics of
    resilient indigeneity and the radical gamble of resistance »,
    [*Resilience : International Policies, Practices and Discourses*](),
    vol. 4, N°2, 2016 ; Pour une critique de l'appropriation du terme de
    manière plus générale, voir Vishmidt, Marina, « Resilience, or... »,
    commissionnée dans le cadre du projet, [*Let's Get Together and Call
    Ourselves an
    Institute*](https://www.chapterthirteen.info/new-page-2), 2018.

[^7]: Comme discuté par plusieurs centaines d'agriculteurs et praticiens
    de la terre Autochtones lors du Sommet de la Permaculture Autochtone
    (Indigenous Permaculture Summit) organisé par la Oglala Lakota
    Cultural and Economic Revitalization Initiative sur la réserve de
    Pine Ridge en 2019. Cet événement avait rassemblé des praticiens de
    plusieurs territoires amérindiens des États-Unis afin d'échanger
    pratiques et idées. Ces derniers, qui se considèrent généralement
    comme gardiens de la terre (*land stewards*) avaient évoqué très
    fortement l'ironie de ce terme de « permaculture autochtone », qui
    provient clairement d'un ensemble de pratiques ancestrales de leurs
    peuples rebaptisé « permaculture » par les Blancs. Voir aussi
    Watson, Jesse, « Decolonizing Permaculture », *Resilience*,
    19 février 2016, []()

[^8]: Ferdinand, Malcom, « Chapter 2 : Decolonial ecologies beyond
    exclusive environmentalism », dans Pellizioni, Luigi, Leonardi,
    Emanuele et Asara, Viviana (dir.), *Handbook of Critical
    Environmental Politics*, Cheltenham, Edward Elgard Publishing, 2022,
    p. 40-57.

[^9]: Armée Zapatiste de Libération Nationale, « Quatrième Déclaration
    de la Forêt Lacandone », 1996, cité dans Kothari, Ashish et
    al. (dir.), *Plurivers :* *Un dictionnaire du post-développement*,
    Marseille, Éditions Wildproject, 2022.

[^10]: Solomon Tsehaye, Rachel et Vieille-Grosjean, Henri, «
    Colonialité et occidentalocentrisme : quels enjeux pour la
    production des savoirs », *Recherches en éducation*, vol. 32, 2018.

[^11]: <https://www.agenda-2030.fr/agenda-2030/>

[^12]: Boukari-Yabara, Amzat, *Africa Unite ! Une histoire du
    panafricanisme*, Paris, La Découverte, 2014.

[^13]: Obolo, Pascale (dir.), *Afrikadaa. Les révoltes silencieuses*,
    Auxerres, HDiffusion Éditions, 2021.

[^14]: Said, Edward, *L'orientalisme : l'Orient créé par l'Occident*
    (trad. C. Malamoud), Paris, Seuil, 1997 ; Fanon, Frantz, *Les
    damnées de la Terre*, Paris, F. Maspero, 1961 ; Spivak, Gayatri
    Chakravorty, « Can the subaltern speak ? », dans Nelson, Carry et
    Grossberg, Lawrence (dir.), *Marxism and the Interprétation of
    Culture*, Champaign, University of Illinois Press, 1988,\
    p. 271--31.

[^15]: Kothari et al. (dir.), *Plurivers. Un dictionnaire du
    post-développement, op. cit*.

[^16]: Voir Walsh, Catherine et Mignolo , Walter, *On Decoloniality :
    Concepts, Analytics, Praxis*, Durham, Duke University Press, 2018.

[^17]: [« "Pour un retour de l'honneur de nos gouvernants" : 20 généraux
    appellent Macron à défendre le patriotisme
    »](https://www.valeursactuelles.com/politique/pour-un-retour-de-lhonneur-de-nos-gouvernants-20-generaux-appellent-macron-a-defendre-le-patriotisme),
    *Valeurs actuelles*, 21 avril 2021.

[^18]: Mbembé, Achille, [« Pourquoi ont-ils peur du postcolonial ?
    »](https://aoc.media/opinion/2020/01/20/pourquoi-ont-ils-tous-peur-du-postcolonial/),
    *AOC*, 21 janvier 2020.

[^19]: Voir « Guerre permanente ou paix révolutionnaire, il faut choisir
    ! », *Mediapart*, partie de [Manifeste -- 20 ans après le
    11 septembre](https://blogs.mediapart.fr/manifeste-20-ans-apres-le-11-septembre/blog/110921/guerre-permanente-ou-paix-revolutionnaire-il-faut-choisir),
    11 septembre 2021.

[^20]: Voir Dubet, François, [« Le « wokisme » sur le banc des accusés
    lors d'un colloque à la Sorbonne
    »](https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/01/10/francois-dubet-le-colloque-organise-a-la-sorbonne-contre-le-wokisme-releve-d-un-maccarthysme-soft_6108891_3232.html),
    *Le Monde,* 8 janvier 2022.

[^21]: <http://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/MAL/NoticesMAL.html>

[^22]: Quiroz, Lissel et Collin, Philippe, *Pensées décoloniales : une
    introduction aux théories critiques d'Amériques Latine*, Paris,
    Zone, 2023 ; Dufoix, Stéphane, *Décolonial*, Paris, Anamosa, 2023.

[^23]: Voir, par exemple, Green, Lesley, *Rock, Water, Life : Ecology
    and Humanity for a Decolonial South Africa*, Durham, Duke University
    Press, 2000 ; Parreñas, Juno Salazar, *Decolonizing Extinction : The
    Work of Care in Orangutan Rehabilitation*, Durham, Duke University
    Press, 2018 ; Bispo, Antonio, *A terra da, A terra quer,* São Paulo,
    Ubu Edition, 2023 ; Rose, Deborah-Bird, *Vers des humanités
    écologiques*, trad. M. Schaffner, Marseille, Wildprojet, 2019.

[^24]: Assemblée nationale, [*Compte-rendu de la session du 5 février
    2021*](https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/comptes-rendus/seance/session-ordinaire-de-2020-2021/troisieme-seance-du-vendredi-05-fevrier-2021).

[^25]: Bouteldja, Houria, *Les Blancs, les Juifs et nous : vers une
    politique de l'amour révolutionnaire*, Paris, La Fabrique, 2016 ;
    Khiari, Sadri, *Malcolm X : Stratège de la dignité noire*, Paris,
    éditions Amsterdam, 2013.

[^26]: Ferdinand, *Une écologie décoloniale : penser l'écologie depuis
    le monde caribéen*, Seuil 2019.

[^27]: Ferdinand, « Chapter 2 : Decolonial ecologies beyond exclusive
    environmentalism », *op. cit*. ; Alimonda, Hector, Toro-Perez,
    Catalina et Martín, Facundo (dir.), *Ecología política
    latinoamericana. Pensamiento crítico, diferencia latinoamericana y
    rearticulación epistémica* vol. 1. Buenos Aires, Clasco, 2017 ;
    Escobar, Arturo, *Sentipensar con la tierra*, Medellín, Ediciones
    Unaula, 2018 ; Ferdinand, *Une écologie décoloniale*, *op. cit.* ;
    Demos, T.J., *Decolonizing Nature : Contemporary Art and the
    Politics of Ecology*, Berlin, Sternberg Press, 2016 ; Parreñas, Juno
    Salazar, *Decolonizing Extinction, op. cit.* ; Green, *Rock, Water,
    Life*, *op. cit.* ; Gómez-Barris, Macarena, *The Extractive Zone :
    Social Ecologies and Decolonial Perspectives*, Durham, Duke
    University Press, 2017 ; Hau'ofa, Epeli, « Epilogue : Pasts to
    remember », in Borofsky, Robert (dir.), *Remembrance of Pacific
    Pasts : An Invitation to Remake History*, Honolulu, University of
    Hawaï Press, 2000, p. 453-472.

[^28]: Ferdinand, *Une écologie décoloniale, op. cit.*, p. 51-68.

[^29]: Taylor, Dorceta, *The Rise of the American Conservation
    Movement : Power, Privilege, and Environmental Protection*, Durham,
    Duke University Press Books, 2016 ; Finney, Carolyn, *Black Faces,
    White Spaces : Reimagining the Relationship of African Americans to
    the Great Outdoors*, Chapel Hill, The University of North Carolina
    Press, 2014 ; Nash, Roderick, *Wilderness and the American Mind*,
    Yale, Yale University Press, 2014 \[1967\] ; Cronon, William, « The
    Trouble with Wilderness : Or, Getting Back to the Wrong Nature »,
    *Environmental History*, vol.1, N°1, 1996, p. 7-28.

[^30]: Tenons compte de la longue construction d'une hiérarchie raciale
    par l'Occident, par le terme de « racisé·e·s », nous indiquons les
    personnes identifiées socialement comme non Blanches. Pour une
    discussion plus ample sur le sujet voir Mazouz, Sarah, *Race*,
    Paris, Anamosa, 2020.

[^31]: Longo, Fioro, *Décolonisons la protection de la nature :
    plaidoyer pour les peuples autochtones et l'environnement*,
    Joinville-Le-Pont, Double Ponctuation, 2023 ; Mbaria, John et Ogada,
    Moredecai, *The Big Conservation Lie : The Untold Story of Wildlife
    Conservation in Kenya*, Lens & Lens Publishing, 2016 ; Blanc,
    Guillaume, *L'invention du colonialisme vert : pour en finir avec le
    mythe de l'Éden africain*, Paris, Flammarion, 2020.

[^32]: Debourdeau, Ariane (dir.), *Les Grands Textes fondateurs de
    l'écologie*, Paris, Flammarion, 2013 ; Bourg, Dominique et
    Frasnière, Augustin (dir.), *La pensée écologique : une anthologie*,
    Paris, Presses Universitaires de France, 2014.

[^33]: Serres, Michel, *Le contrat naturel*, Paris, François Bourdin,
    1990 ; Bourg, Dominique, *Une nouvelle Terre*, Paris, Desclée de
    Brouwer, 2018.

[^34]: Ferdinand, *Une écologie décoloniale, op. cit*., p. 11-47.

[^35]: Toulemonde, Marie, [« Sarkozy, le climat et la fécondité des
    Africaines
    »](https://www.jeuneafrique.com/1482934/societe/sarkozy-le-climat-et-la-fecondite-des-africaines-pourquoi-lex-president-francais-se-et-nous-trompe/),
    *Jeune Afrique*, 15 septembre 2023.

[^36]: Madelin, Pierre, *La tentation écofaciste : écologie et extrême
    droite,* Montréal, Écosociété, 2023.

[^37]: Voir « Décoloniser les luttes climatiques : Une conversation avec
    Association A4, Ana Sanches et Tatiana Garavito » dans le numéro 1
    de *Plurivers*.

[^38]: Manglou, Mélissa et Ferdinand, Malcom (dir.), *Écologie et
    Politique : Écologies politiques depuis les Outre-mer*, vol. 63,
    Latresne, Le Bord de l'eau, 2021.

[^39]: Morin, Françoise, « Les droits de la Terre-Mère et le bien vivre,
    ou les apports des peuples autochtones face à la détérioration de la
    planète », *Revue du MAUSS*, vol. 42, N° 2, 2013, p. 321-338 ;
    Landivar, Diégo et Ramillien, Émilie, « Savoirs autochtones,
    « nature-sujet » et gouvernance environnementale : une analyse des
    reconfigurations du droit et de la politique en Bolivie et en
    Équateur », *Autrepart*, vol. 81, N° 1, 2017, p. 135-158.

[^40]: Bullard, Robert, *Dumping in Dixie : Race, Class and
    Environmental Quality,* Boulder, Westview Press, 1990 ; Pulido,
    Laura, « Geographies of race and ethnicity II : Environmental
    racism, racial capitalism and state-sanctioned violence », *Progress
    in Human Geography*, vol. 41, N° 4, 2016,\
    p. 524-533.

[^41]: EJ Atlas, [« Global Atlas of Environmental
    Justice »](https://ejatlas.org/).

[^42]: Voir, par exemple Nixon, Rob, « Environmentalism and
    Postcolonialism », in Ania Loomba et al. (dir), *Postcolonial
    Studies and Beyond*, Durham, Duke University Press, 2005,\
    p. 233-51 ; Nixon, Rob, *Slow Violence and the Environmentalism of
    the Poor*, Cambridge et Londres, Harvard University Press, 2011 ;
    Tiffin, Hellen et Graham, Huggan, *Postcolonial Ecocriticism :
    Literature, Animals, Environment*, London, Routledge, 2009 ;
    Mukherjee, Pablo, *Postcolonial Environment : Nature, Culture, and
    the Contemporary Indian Novel in English*, Basingstoke, UK, Palgrave
    Macmillan, 2010 ; DeLoughrey, Elizabeth, *Allegories of the
    Anthropocene*, Durham, NC, Duke University Press, 2019 ; DeLoughrey,
    Elizabeth, Didur, Jill et Carrigan, Anthony (dir.), *Global
    Ecologies and the Environmental Humanities : Postcolonial
    Approaches*, New York, Routledge, 2015 ; DeLoughrey, Elizabeth et
    Handley, George (dir.), *Postcolonial Ecologies, Literatures of the
    Environment*, New York, Oxford University Press, 2011 ; Wenzel,
    Jennifer, « Reading Fanon Reading Nature », in Bernard, Anna,
    Elmarsafy, Ziad et Murray, Stuart (dir.), *What Postcolonial Theory
    Doesn't Say*, Londres, Routledge, 2015, p. 185-201.

[^43]: Ferdinand, *Une écologie décoloniale*, *op. cit.*, p. 390-400.

[^44]: Malsa, Garcin, *L'écologie ou la passion du vivant : quarante ans
    d'écrits écologiques*, Paris, L'Harmattan, 2008.

[^45]: Ouassak, Fatima, *La puissance des mères : pour un nouveau sujet
    révolutionnaire*, Paris, Découverte, 2020.

[^46]: Armée Zapatiste de Libération Nationale, « Quatrième Déclaration
    de la Forêt Lacandone », 1996, cité dans Kothari, Ashish et
    al. (dir.), *Plurivers : Un dictionnaire du post-développement*,
    *op. cit.*

[^47]: Césaire, Aimé, [« Lettre de démission au parti
    communiste »](https://www.madinin-art.net/lephemeride-du-24-octobre/),
    Paris, 1956.

[^48]: Salem, Sara et Icaza, Rosalba, [« "A world in which many worlds
    can fit" : On Knowledge Production and
    Multiplicity »](https://kohljournal.press/world-which-many-worlds-can-fit),
    *Kohl*, vol. 9, N° 1 (hiver 2023 : « Anticolonial Feminist
    Imaginaries »).

[^49]: Voir Bourguignon Rougier, Claudia, « 78. Plurivers », dans
    Bourguignon Rougier, Claudia (dir.), [*Un dictionnaire décolonial :
    perspectives depuis Abya Yala Afro Latino
    America*](https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/colonialite/chapter/plurivers/),
    Editions sciences et biens communs, 2021.

[^50]: Voir « Rêver le plurivers pour une planète vivante : Une
    conversation avec Arturo Escobar » dans le numéro 1 de *Plurivers*.

[^51]: de la Cadena, Marisol et Blaser, Mario (dir.), *A World of Many
    Worlds*, Durham et Londres, Duke University Press, 2018, p. 4.

[^52]: Salem et Icaza, « A world in which many worlds can fit », *op.
    cit*.

[^53]: Césaire, « Lettre de démission au parti communiste »,\
    *op. cit*., p. 6.

[^54]: Niang, Mame-Fatou et Suaudeau, Julien, *Universalisme*, Paris,
    Anamosa, 2021 ; Mudimbe, Valentin, *L'invention de l'Afrique :
    Gnose, philosophie et ordre de la connaissance*, trad. L. Vannini,
    Paris, Présence africaine, 2021.

[^55]: Grosfoguel, Ramon, « Vers une décolonisation des
    « uni-versalismes » occidentaux : le « pluri-versalisme
    décolonial », d'Aimé Césaire aux zapatistes », Dan Blancel, Nicolas
    et al. (dir.), *Ruptures postcoloniales*, Paris, La
    Découverte, 2010, p.14.

[^56]: Voir Glowczewski, Barbara, *Réveiller les esprits de la Terre*,
    Bellevaux, Dehors, 2021 ; De la Cadena, Marisol, Blaser, Mario, *A
    world of many worlds*, *op. cit.*

[^57]: En ce qui concerne le plurivers et la traduction entre les
    mondes, voir de la Cadena, Marisol, « Not Only, or a Formula to
    Acknowledge the Translation and Signal its Limits », Not (Only) A
    Symposium on Artistic Research 2021, 23 février 2022, Kunsthalle
    Charlottenborg, Festsalen of the Royal Danish Academy of Fine Arts,
    [*YouTube*](https://www.youtube.com/watch%20?%20v=FHryrUruZaU).

[^58]: <https://terremonde.org/>

[^59]: <https://terremonde.org/?page_id=1270>

[^60]: « Rêver le plurivers pour une planète vivante : Une conversation
    avec Arturo Escobar » dans ce numéro 1 de *Plurivers*.

[^61]: Voir, par exemple, Marbœuf, Olivier, *Suites Décoloniales :
    S'enfuir de la plantation*, Rennes, éditions du commun, 2022. Pour
    des réflexions sur la façon dont « la diversité et l'égalité
    \[*diversity and equality*\] font partie de la culture de l'audit »
    dans le cadre de la formation antiraciste ou de la diversité, voir
    Kundnani, Arun, [« Training is the Graveyard of Struggle : An
    Anti-Racist History
    »](https://www.kundnani.org/training-is-the-graveyard-of-struggle-an-anti-racist-history/),
    13 decembre 2020. Voir aussi Kundnani, Arun, [« The racial
    constitution of neoliberalism
    »](https://www.kundnani.org/the-racial-constitution-of-neoliberalism/),
    *Race & Class*, vol. 63, N° 1, 2021, p. 51-69; et Venn, Couze, «
    Neoliberal Political Economy, Biopolitics and Colonialism : A
    Transcolonial Genealogy of Inequality », *Theory, Culture &
    Society*, 26, 6 (2009) : p. 206-233.

[^62]: Escobar, Arturo, *Sentir-penser avec la terre, une écologie
    au-delà de l'occident*, (trad. A. Bonvallot et al.) Paris, Seuil,
    2018 ; Fals Borda, Orlando, *Resistencia en el San Jorge*, Bogotá,
    Carlos Valencia Editores, 1984.

[^63]: Tuhiwai Smith, Linda, *Decolonizing Methodologies : Research and
    Indigenous Peoples*, Londres, Zed Books, 2012 (1999), p. 1.

[^64]: Sur les relations entre l'extractivisme des matières premières et
    celui du savoir, des informations et des expériences vécues, voir
    Gago, Verónica et Mezzadra, Sandro, « A Critique of the Extractive
    Operations of Capital : Toward an Expanded Concept of Extractivism
    », *Rethinking Marxism : A Journal of Economics, Culture & Society*,
    vol. 29, N°4, 2017, p. 574-91 ; Gomez-Barris, *The Extractive Zone,
    op. cit.* ; Rivera Cusicanqui, Silvia, « *Ch'ixinakax utxiwa* : A
    Reflection on the Practices and Discourses of Decolonization »,
    *South Atlantic Quarterly*, vol. 111, N°1, hiver 2012, p. 95-109 ;
    Raftopoulos, Malayna, « Contemporary debates on social-environmental
    conflicts, extractivism and human rights in Latin America », *The
    International Journal of Human Rights*, vol. 21, N°4, 2017,
    p. 387-404 ; Simpson, Leanne, in Klein, Naomi, [« Dancing the World
    into Being : A Conversation with Idle No More's Leanne Simpson
    »](https://www.yesmagazine.org/peace-justice/dancing-the-world-into-being-a-conversation-with-idle-no-more-leanne-simpson),
    *Yes !*, 5 mars 2013, Marbœuf, Olivier, [« Decolonial Variations : A
    conversation between Olivier Marbœuf and Joachim Ben Yakoub
    »](https://oliviermarbœuf.files.wordpress.com/2019/05/variations_decoloniales_eng_def.pdf),
    mai 2019,

[^65]: En effet, il est nécessaire de déconstruire les logiques
    sous-tendant la notion même d'expertise, particulièrement, comme
    plusieurs contributeurices le montrent, quand il s'agit de
    décoloniser le changement du climat.

[^66]: Pour plus d'informations vous pouvez vous référer aux biographies
    des membres de l'équipe éditoriale à la fin du numéro.

[^67]: Voir la série de podcasts et d'articles de blog réalisés par les
    éditions du commun sur les politiques et les pratiques de
    l'édition : <https://www.r22.fr/antennes/editions-du-commun> ;
    <https://www.editionsducommun.org/blogs/podcasts> ;
    <https://blogs.mediapart.fr/editionsducommun/blog>

[^68]: Voir notamment le podcast des éditions du commun sur les
    politiques de distribution et le tribune collectif, [« Nous ne
    vendrons plus nos livres sur Amazon
    »](https://blogs.mediapart.fr/editionsducommun/blog/111120/nous-ne-vendrons-plus-nos-livres-sur-amazon),
    *Médiapart*, 11 novembre 2020,

[^69]: <https://www.plurivers.net>

[^70]: Nous tenons ici à souligner le travail important de traduction
    réalisé par des maisons d'éditions telles que les Éditions
    Wildproject et d'autres personnes telles que Claudia Bourguignon
    Rougier. Voir Bourguignon Rougier, Claudia (dir.), [*Un dictionnaire
    décolonial : perspectives depuis Abya Yala Afro Latino
    America*](https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/colonialite/),
    Montréal, Éditions sciences et bien commun, 2021.

[^71]: Telle est la question centrale de la série de séminaires [«
    Écologies de l'édition » (juin-novembre
    2023)](https://www.london.ac.uk/institute-in-paris/research/research-seminars-and-series/ecologies-publishing#french-version)
    accueillie par L'Université de Londres à Paris, organisée
    parallèlement à la conception de *Plurivers* .

[^72]: Ces conversations globales sur la politique de l'édition
    progressent. Voir par exemple « Publishing the Struggle », *The
    Funambulist*, 2019, disponible en libre accès à
    <https://thefunambulist.net/magazine/22-publishing-struggle> ; et le
    serie « Subversive Publishing Strategies » de Framer Framed,
    Pays-Bas :
    <https://framerframed.nl/en/dossier/podcast-subversive-publishing-strategies/>.
    Voir aussi Camps, Yaiza et al. (dir), *Decolonizing art book fairs :
    pratiques de l'édition indépendante dans les Sud(s)*, Paris, Les
    Presses du réel, 2019.

[^73]: Voir par exemple, le podcast des éditions du commun du 1^er^ juin
    2021 sur « le livre et l'écologie » :
    <https://www.editionsducommun.org/blogs/podcasts/saison-2-episode-4-le-livre-et-lecologie>.
    Pour l'Association pour l'écologie du livre, voir
    <http://www.lerideaurouge.com/ecosysteme/>; et *Le livre est-il
    écologique ? Matières, artisans, fictions*, Marseille, Wildproject,
    2020.

[^74]: Pour un exposé approfondi et puissant sur la manière de
    rapprocher Fanon et Marx dans le contexte de la résurgence
    autochtone sur l'île de la tortue (aussi connue au Canada) voir
    Coulthard, Glen Sean, *Peaux rouges masques blancs, contre la
    politique coloniale de la reconnaissance*, Montréal, Lux, 2018.

[^75]: Robinson, Cedric J., *Marxisme noir : La genèse de la tradition
    radicale noire*, Genève/Paris, entremonde, 2023. Voir notre
    discussion sur le capitalisme racial dans « Introduction :
    Décoloniser le changement climatique » dans ce numéro.

[^76]: Pour une analyse approfondie de ces questions d'extraction dans
    l'industrie culturelle contemporaine en particulier en France, voir
    Marbœuf, *Suites Décoloniales*. *op. cit*. Voir aussi l'œuvre
    sonore, « Faire refuge » (2022) de Marbœuf avec Françoise Vergès,
    qui propose des alternatives à cette économie d'extraction :
    <https://12.berlinbiennale.de/media/sound-4-faire-refuge-find-refuge/>

[^77]: Voir la note 6 concernant le terme connexe de « résilience ».

[^78]: Sur la distinction entre environnement et écologie, voir
    Ferdinand, *Une écologie décoloniale*, *op. cit*., p. 11-47.

[^79]: Kovel, Joël, *The Enemy of Nature : The End of Capitalism or the
    End of the World,* London, Zed Books, 2007, p. 15.

[^80]: Dussolier, Severine, « Ecologies of IP Openness », présenté dans
    le contexte de « The Right to Research in International Copyright
    Law », 22 mars 2023, *YouTube*, \<https://www.youtube.com/watch ?
    v=votgUmWtYko\>

[^81]: Également nommé « Wages Against Housework ». Voir Federici,
    Silvia, [Wages Against Housework](), Bristol, Falling Wall Press and
    the Power of Women Collective, 1975 ; Federici, Silvia, « Des
    salaires pour le travail ménager » in Kothari, Salleh, Escobar et
    al, dir., Plurivers : Un dictionnaire du post-développement, op.
    cit., p. 439-42 ; Bhattacharya, Tithi, dir., Social Reproduction
    Theory : Remapping Class, Recentering Oppression, London, Pluto
    Press, 2017.

[^82]: Voir la tribune, « Le féminisme est aussi une affaire d'édition »
    *Mediapart*, 5 mai 2021,[]() ; Collectif éditer en féministes,
    \@editer_en, ; et le travail important de Cambourakis, une maison
    d'édition féministe :

[^83]: Même si, suivant à la logique néolibérale de la plupart des
    universités, il est préférable que les chercheur·se·s consacrent
    leur temps à la rédaction de monographies à auteur unique ou à
    l'obtention d'importantes subventions de recherche.

[^84]: En évoquant l'image de la « table à manger », nous souhaitons
    attirer l'attention sur l'histoire de l'édition féministe radicale
    notamment sur Kitchen Table : Women of Color Press. Voir Smith,
    Barbara, « A Press of Our Own Kitchen Table : Women of Color Press
    », *Frontiers : A Journal of Women Studies*, vol. 10, N°3, 1989,
    p. 11-13.
