* Une partie de cet article est reprise d’un précédent article publié en 2018. Ferdinand, Malcom, « Subnational Climate Justice for the French Outre-mer : Postcolonial Politics & Geography of an Epistemic Shift », Island Studies Journal, vol. 13, p.119-34.
De la Conférence Cadre des
Nations-Unies sur le Changement climatique en 1992 à Rio (CCNUCC)
aux annuelles Conférences des Parties (COP) en passant par les
accords de Kyoto en 1997 et les accords de Paris en 2015, les
travaux de recherches scientifiques, les mouvements écologistes et
les représentant·e·s des peuples autochtones n’eurent de cesse
d’enjoindre les États-nations à limiter les émissions globales de
Gaz à Effet de Serre (GES). Ces appels sont inséparables de la
reconnaissance des inégalités historiques des émissions,
particulièrement entre Nord global et Sud global, et des
injustices dans les conséquences du réchauffement climatiqueRoberts, Timmons et Bradley, Park, A climate
of injustice : global inequality, North-South politics, and
climate policy, Cambridge, MIT Press, 2006 ; Roberts, Timmons
et al., « Climate justice and inequality », in Dunlap, Riley et
Brulle, Robert (dir.),Society and
climate change : sociological perspectives, New
York, Oxford University Press, 2015, p. 127–165.
. Les rapports du GIEC (Groupe d’experts
intergouvernemental sur l’évolution du climat) ont précisé que le
réchauffement climatique affecte particulièrement les pays du Sud,
les pays pauvres et les femmesField, Christopher et al. (dir.), « IPCC, 2014 :
Summary for Policymakers », in Climate change 2014 : impacts,
adaptation, and vulnerability. Part A : global and sectoral
aspects. Contribution of Working Group II to the Fifth Assessment
Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change,
Cambridge, Cambridge University Press,
2014, p. 3.
. De même, Tendayi Achiume, la rapporteuse spéciale
auprès du haut-commissariat des Nations-Unies aux droits de
l’Homme pointa dans son rapport du 25 octobre 2022 à l’Assemblée
générale la centralité du racisme comme élément structurant des
injustices climatiques et plus largement de la crise écologique
globaleTendayi, E. Achiume, Rapport de la
Rapporteuse spéciale sur les formes contemporaines de racisme, de
discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y
est associée, Crise écologique, justice climatique et justice
raciale, Assemblée générale des Nations-Unies, 25 octobre
2022, §1.
.
Ici, je souhaite poser la
question de ces inégalités et injustices climatiques reconnues au
niveau mondial à partir de la France. Si la France aime cultiver
une image de pays des droits de l’Homme et de pays engagé sur le
front du changement climatique entre autres à travers son rôle clé
dans la COP21 de Paris ou encore par les sorties médiatiques en
2017 d’Emmanuel Macron envers Trump « Make our planet great again
», elle est aussi le pays qui fut condamné le 14 octobre 2021 pour
le non-respect de ses engagements climatiquesJugement n° 1904967-1904968-1904972-1904976
du Tribunal de Paris, le 14 octobre 2021, http://paris.tribunal-administratif.fr/content/download/184990/1788790/version/1/file/1904967BIS.pdf
et qui est régulièrement épinglé tant par le
défenseur national des droits,Défenseur des Droits, Rapport.
discriminations et origines : l’urgence d’agir, 2020.
que par l’ONU au sujet du racisme et des violences
policières« L’ONU appelle la France à s’attaquer aux
“profonds problèmes” de racisme au sein des forces de l’ordre »,
ONU Info, 30 juin 2023, https://news.un.org/fr/story/2023/06/1136572
. En particulier, je souhaite interroger le sens
d’une justice climatique à partir et envers des territoires de ce
pays qui sont marginalisés au niveau national et masqués sur la
scène internationale : les Outre-mer.
La justice climatique ici ne fait pas référence à un ensemble de lois nationales ou internationales qu’il faudrait respecter à l’égard du climat. Il s’agit avant tout d’une exigence politique, sociale, morale et juridique d’égalité, de redistribution et de dignité face aux inégalités globales en jeu concernant tant les causes d’un réchauffement anthropogénique du climat que les conséquences de ce réchauffement. Quelle place occupent les Outre-mer dans les rapports de la France au changement climatique et dans la conceptualisation théorique et politique d’une justice climatique ?
Après une brève présentation de ces territoires, cet article est traversé par deux enjeux principaux. D’une part, j’expose certaines des inégalités et injustices en cause dans les rapports des Outre-mer à la France hexagonale concernant le réchauffement climatique, et rappelle ainsi la nécessité d’une approche de la justice climatique prenant à bras le corps les Outre-mer : une justice climatique infranationale. D’autre part, je défends l’idée que les territoires non-souverains du monde tels que les Outre-mer français pointent une impasse théorique et politique de la justice climatique. De là découle la nécessité d’une politique plus radicale concernant tant les Outre-mer, la France que le reste de la Terre : une décolonisation du changement climatique.
Les Outre-mer ou la face coloniale masquée de la France
Aujourd’hui encore, le bout de terre européen à la forme hexagonale – l’Hexagone – ainsi que l’île de la Corse constituent le territoire imaginaire à partir duquel non seulement le réchauffement climatique en France, mais aussi la France en elle-même, restent pensés. Cette représentation géographique et politique eurocentrée de la France, héritée de son empire colonial et esclavagiste se retrouve dans plusieurs domaines de la vie politique nationale et internationale. Faites donc l’expérience suivante : posez la question à quiconque dans le monde (y compris en France hexagonale et dans les Outre-mer) « où se trouve la France sur une carte ? ».
Il semble aller de soi que la « bonne » réponse serait cette terre hexagonale européenne. Paradoxalement, quand bien même les territoires ultramarins français seraient mentionnés dans la réponse ou indiqués sur une carte, ils le sont d’une manière qui, grammaticalement, renforce l’eurocentrisme de la représentation de la France. Il est alors précisé que la France « a » ou encore « possède » des territoires dans l’océan Indien, l’océan Pacifique, l’océan Atlantique. Là encore, il va de soi que le sujet possesseur « La France » est rattaché à cette entité européenne et aux corps qui y vivent. Par exemple, il n’est jamais précisé que « La France » possède un territoire européen. Telle est l’une des manières d’illustrer la marginalisation géographique et politique des Outre-mer en France.
Pour rappel, l’après Seconde Guerre mondiale marqua un démantèlement de l’Empire colonial français au travers des luttes politiques et militaires des peuples colonisés en Afrique et en Asie pour leur souveraineté à l’image des indépendances du Vietnam (1945), de la Guinée (1958), du Sénégal (1960), de Madagascar (1960) et de l’Algérie (1962). Les « Outre-mer français » désignent principalement – mais pas seulement – les anciennes colonies de l’Empire colonial français qui furent maintenues dans l’ensemble territorial national à travers une forme de décolonisation sans souveraineté. Ces territoires ne sont plus des colonies, mais ne sont pas pour autant des pays indépendants.
Ainsi, outre sa terre
continentale européenne, la France est aujourd’hui composée de
12 territoires situés dans l’océan Atlantique, l’océan Indien et
l’océan Pacifique qui accueillent 2,6 millions d’habitants, soit
3,8 % de ses 68 millions d’habitants« Chiffres du ministère des Outre-mer », Le
ministre de l’Outre-mer, 21 juillet 2023, https://www.outre-mer.gouv.fr/
. La plupart de ces territoires sont des petites
îles densément peuplées qui ne dépassent pas les 2500 kmArticle 73 de la Constitution française
(4 octobre 1958).
à l’exception de l’archipel de la
Nouvelle-Calédonie (18,575 km²). En Atlantique, on trouve la
Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Saint-Martin (partagée avec
les Pays-Bas) et Saint-Barthélemy dans la région caribéenne tandis
que Saint-Pierre-et-Miquelon se trouve juste au large de la
Terre-neuve au Canada. La Réunion et Mayotte se trouvent dans
l’océan Indien. La Polynésie, la Nouvelle-Calédonie et
Wallis-et-Futuna constituent les archipels français dans le
Pacifique. Ces archipels sont plus éparpillés que ceux de la
Caraïbe. Par exemple, la Polynésie est composée de 118 petites
îles. Ces îles volcaniques sont principalement composées de
paysages montagneux en leur centre et de plaines basses sur les
côtes. Outre ces îles, la Guyane, avec ces 86 000 km², est située
sur la partie nord-est de l’Amérique du Sud.
Les Outre-mer français
comprennent aussi un ensemble de territoires inhabités, occupés
principalement pour des raisons scientifiques et militaires
appelés Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). On y
trouve quatre archipels dans l’océan Indien (l’archipel du Crozet,
l’archipel de Kerguelen, les îles Éparses, et les îles de
Saint-Paul et d’Amsterdam). Les TAAF comprennent aussi un énorme
territoire en Antarctique appelé Terre-Adélie de 432 000 kmArticle 74 de la Constitution française
(4 octobre 1958).
. Enfin, l’on trouve aussi l’île inhabitée et très
isolée de Clipperton dans l’océan Pacifique. En excluant la
Terre-Adélie, les Outre-mer constituent 18 % du territoire
terrestre national. De plus, depuis la Convention des
Nations-Unies sur le droit de la Mer en 1982 (CNUDM), ils
composent 97 % du territoire maritime national aussi désigné comme
la Zone Économique Exclusive (ZEE), soit environ 11 millions de
km², assurant à la France le rang de deuxième puissance maritime
mondiale (derrière les États-Unis).
Ces territoires sont
aujourd’hui dans des configurations constitutionnelles différentes
au sein de la France. D’un côté, on distingue les Départements et
Régions d’Outre-mer (DROM) composés des quatre « vieilles colonies
» (la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, la Guyane) et de
Mayotte qui suivent le principe de l’identité législative de
l’article 73 de la Constitution. Cela signifie que « les lois et
règlements y sont applicables de plein droit », tout en ayant la
possibilité de certaines adaptationsFaberon, Jean-Yves et Ziller, Jacques, Droits
des collectivités d’Outre-mer, Manuels, Paris, 2007 ;
M’Saïdié, Thomas et Ziller, Jacques, Les pays et territoires
d’Outre-mer dans l’Union européenne, Bruylant, Bruxelles,
2013.
. Depuis le traité de Maastricht de 1992, les DROM
sont considérés comme faisant partie intégrante de l’Union
européenne (mais non de l’espace Schengen) désignées comme «
régions ultrapériphériques » (RUP), et les lois, obligations et
traités européens s’y appliquent automatiquement. D’un autre côté,
on trouve les Collectivités d’Outre-mer (COM) comprenant
Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre-et-Miquelon, Saint-Martin,
Saint-Barthélemy et la Polynésie suivant le principe d’un régime
législatif spécial « qui tient compte des intérêts propres de
chacune d’elles au sein de la République » stipulé dans
l’article 74 de la Constitution« L’Organisation des Nations Unies et la
décolonisation : d’hier à aujourd’hui », Nations-Unies,
16 février 2023, https://www.un.org/dppa/decolonization/fr/nsgt
Voir Ferdinand, Malcom, « Entretien avec Oscar Temaru et Moetai
Brotherson », in Manglou, Mélissa et Ferdinand, Malcom (dir.),
Écologie et Politique : Écologies politiques depuis les
Outre-mer, vol. 63, Latresne, Le Bord de l’eau, 2021,
p.137-148.
. Hormis certains domaines régaliens de l’État (la
nationalité, les droits civiques, les libertés, la justice et la
sécurité) les lois et règlements nationaux ne s’appliquent pas
automatiquement sauf précision contraire. Ces territoires ont un
niveau d’autonomie législative plus important concernant par
exemple la fiscalité et l’octroi de mer. Par exemple, la Polynésie
possède son Assemblée, son gouvernement et son président. Depuis
le traité de Rome de 1957, l’Union européenne considère les COM
comme des « Pays et territoires d’Outre-mer » (PTOM). Bien que
faisant partie des territoires pays membres de l’Union européenne,
ces territoires ne font pas partie de l’Union européenne (UE). Par
conséquent, les lois et règlements européens ne s’y appliquent
pas. Pour autant, vu que leurs habitant·e·s sont des citoyen·ne·s
français·e·s, iels sont aussi citoyen·ne·s européen·ne·s et
élisent des représentant·e·s au Parlement européen. Les lois
européennes s’appliquent donc aux personnesRésolution A/RES31/4 adoptée par l’Assemblée
générale des Nations-Unies, le 21 octobre 1976 sur la question de
l’île comorienne de Mayotte au cours de sa 31e session.
Voir Idriss, Mamaye, Le combat pour Mayotte française :
1958-1976, Paris, Khartala, 2018.
.
Suite à une longue série de conflits entre le peuple kanak et les autorités françaises, marquée entre autres par la prise d’otage de la grotte d’Ouvéa en 1988, des accords furent passés en 1998 connus comme l’accord de « Matignon-Oudinot » en 1988 et « l’accord de Nouméa » en 1998 qui octroient à la Nouvelle-Calédonie un statut unique en France (ni DROM, ni COM) régi par le titre XIII de la Constitution, visant à mettre en place un processus graduel vers l’indépendance. Ce processus, comprenant une série de trois référendums, se retrouve aujourd’hui dans une impasse face aux désaccords fondamentaux suscités par le gouvernement Macron. Ce gouvernement a imposé la tenue du 3e référendum sur l’indépendance en pleine période de confinement liée à la pandémie COVID-19 en 2021, ne respectant pas le souhait des indépendantistes kanaks d’honorer leurs morts et de reporter l’échéance afin de pouvoir mener une campagne sans restriction sanitaire. Ce dernier référendum fut boycotté, voyant une participation divisée par deux, et son résultat (« le non ») non accepté par la population. La Nouvelle-Calédonie est aussi un PTOM.
Historiquement, la
composition des Outre-mer a évolué depuis 1946 et reste sujette à
de possibles changements à l’avenir. D’une part, des évolutions
politiques peuvent émaner des peuples de ces territoires eux-mêmes
à l’instar de la Polynésie qui vient d’élire un gouvernement
indépendantiste le 12 mai 2023 avec pour président Moetai
Brotherson. D’ailleurs, c’est à travers les luttes de mouvements
indépendantistes locaux portées entre autres par Jean-Marie
Tjibaou et Oscar Temaru que la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie
furent (ré)inscrites à la liste officielle des Nations-Unies des
territoires non autonomes à décoloniserQuijano, Aníbal, « Colonialidad del poder,
eurocentrismo y América Latina », in Lander, Edgardo
(dir.), La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias
sociales, Buenos Aires, CLACSO, 2000, p. 202 ; Morisson,
Toni, Playing in the dark : whiteness and the literary
imagination, Cambridge, Harvard University Press, 1999.
. D’autre part, la souveraineté française sur ces
territoires est disputée. Les Comores revendiquent l’île de
Mayotte, considérée comme une des quatre îles de son archipel. La
séparation a été opérée par la France en 1976 au moment de
l’indépendance des Comores (1975). La France a d’ailleurs été
condamnée par l’Assemblée générale de l’ONU le 21 octobre 1976 qui
déclara que les « référendums imposés aux habitants de l’île
comorienne de Mayotte constituent une atteinte à la souveraineté
de l’État comorien et à son intégrité territoriale, » et demandant
« au Gouvernement français de se retirer immédiatement de l’île
comorienne de Mayotte, partie intégrante de la République
indépendante des Comores et de respecter sa souveraineté »Léobal, Clémence, Ville noire, pays Blanc :
Habiter et lutter en Guyane française, Lyon, Presses
Universitaires de Lyon, 2022. ; Brunetaux, Patrick et Pulvar,
Olivier, Les Métropolitains à la Martinique : une migration de
confort, Fort-de-France, K. éditions, 2022. ; Zecler, Michel,
Rester debout, Paris, Plon, 2021 ; Beauvallet, Willy
Célestine, Audrey et Roger, Aurélie (dir.), « L’État Outre-mer. La
construction sociale et institutionnelle d’une spécificité
ultramarine », Politix, vol. 116, n° 4, 2016, p. 139-161.
; Marbœuf, Olivier, Suites décoloniales : s’enfuir de la
plantation, Rennes, éditions du commun, 2022 ; Niang,
Mame-Fatou, Identités françaises : banlieues, féminités et
universalisme, Leiden, Brill-rodopi, 2020.
. Concernant les territoires inhabités, Madagascar
revendique la propriété de quatre des cinq îles des îles Éparses
(les Glorieuses, Europa, Juan de Nova, Bassas da India) tandis que
l’Île Maurice revendique la cinquième (l’île de Tromelin).
Ce rapide tour d’horizon
géographique et politique montre que, contrairement à l’imaginaire
colonial et eurocentré, la France est aujourd’hui un territoire
multi-situé, localisé dans trois océans, et donc irréductible à sa
seule terre continentale européenne. La marginalisation des
territoires hors du continent européen n’est pas la simple
conséquence d’une géographie morcelée dont certains espaces sont
éloignés les uns des autres de plusieurs milliers de kilomètres.
Cette marginalisation suit et prolonge une fracture coloniale,
historique et contemporaine, séparant un territoire hexagonal –
ancienne Métropole – abritant une population qui, du fait de la
blanchité structurelle de la construction de la nation forgée à
travers l’histoire de l’Empire colonialLarcher, Syliane, L’autre citoyen : l’idéal
républicain et les Antilles après l’esclavage, Points, Paris,
2022 [2014].
, reste présentée et pensée comme principalement
Blanche, et des territoires – anciennes colonies – abritant des
peuples majoritairement présentés et pensés comme non Blancs. Par
ailleurs, l’asymétrie est flagrante dans la comparaison entre les
statuts sociopolitiques des personnes associées à la catégorie
socio-raciale Blanche, issues de l’Hexagone, vivant ou séjournant
dans les Outre-mer – désignées comme « Métros » – et les personnes
racisées, issues des Outre-mer, vivant ou séjournant en Hexagone.
Les statuts économiques aisés et la domination des marchés locaux,
l’accès aux hauts postes de l’administration et la
surreprésentation dans les directions des différents services de
l’État, de la culture et dans la recherche scientifique des
premiers, correspondent aux discriminations au logement et à
l’emploi, aux délits de faciès par la police, au racisme de la
justice aboutissant à une surreprésentation dans les prisons, à
l’invisibilisation dans les arts, la culture et les médias, aux
discriminations dans l’accès aux métiers de l’enseignement
supérieur des secondsGarde, François, Petit éloge de
l’Outre-mer, Paris, Gallimard, 2018.
. En dépit de l’égale citoyenneté promise par la loi
de départementalisation de 1946, l’on ne peut que constater la
persistance de fortes inégalités sociales et d’infrastructures
avec l’Hexagone encore aujourd’hui prolongeant ainsi une
distinction coloniale. Les habitant·e·s des Outre-mer devinrent
des citoyens autresManglou, Mélissa, et Ferdinand, Malcom, « Penser
l’écologie politique depuis les Outre-mer français », in Manglou
et Ferdinand (dir.), Écologies politiques depuis les
outre-mer, op. cit., p. 11-26.
.
L’usage même du terme «
Outre-mer » est littéralement le produit d’une fabrication
coloniale française et reste contesté aujourd’hui. Ainsi, outre
les évolutions historiques sur son genre (le ou
la Outre-mer) – et sur son unité ou sa multitude
(l’Outre-mer ou les Outre-mer), ce terme pose un
ensemble de difficultés politiques et épistémiques. Politiques en
ce qu’il reste difficile, voire violent, pour plusieurs
habitant·e·s de ces territoires de se rapporter à leur lieu de vie
comme l’« outre » d’un centre éloigné, ou pire, de s’identifier à
l’adjectif qui lui est associé : « ultramarin·e ». Épistémiques,
en ce que l’utiliser sans le questionner, c’est risquer d’adopter
sa perspective coloniale. L’on court aussi le risque d’occulter
les autres langues et les autres manières de nommer ces
territoires, c’est-à-dire l’existence d’autres centres de
références qui diffèrent de l’historique regard colonial français,
parlant par exemple de Madinina, de Karukera, de Te Ao Ma’ohi et
de Kanaky en lieu et place de la Martinique, la Guadeloupe, la
Polynésie et la Nouvelle-Calédonie respectivement. Au fond, il n’y
a guère que pour l’État et le gouvernement français que ce terme
reste encore une évidence. Une évidence que certains s’obstinent à
envelopper d’un voile de condescendance et d’exotisme à
outranceGardiner, Stephen, « Climate justice », in
Dryzek, John, Norgaard, Richard, et Schlosberg, David (dir.),
The Oxford handbook of climate change and society, Oxford
University Press, 2011.
. Pour autant, cela reste une catégorie
administrative du gouvernement de ces territoires qui structure en
partie les expériences de vie de leurs habitants. Ainsi, bien que
ce terme soit disputé, j’y fais référence ici, non pour en épouser
la perspective sous-jacente, mais plutôt pour exposer tant les
impensés et limitations de ce terme que les situations de
domination des habitant·e·s des territoires en question qui, bon
gré mal gré, se retrouvent à faire face au changement climatique
global à travers cette configuration juridico-politique découlant
de l’Empire colonial français.
Faibles émissions de GES, forte exposition
Face au changement
climatique, les Outre-mer se retrouvent pris en étau dans une
double marginalisation au niveau national et international. D’un
côté, au niveau national, leur marginalisation discriminante à
l’œuvre dans l’imaginaire de la France se retrouve dans plusieurs
aspects de la vie du pays (politiques, économiques, culturels,
sociaux, juridiques et législatifs). Hypocrisie ou inconséquence,
ces territoires ont pourtant permis à la France d’avoir une
position géopolitique de premier plan sur l’échiquier mondial en
facilitant entre autres une présence militaire et politique dans
trois océans, un développement de sa puissance nucléaire à travers
les 193 essais nucléaires réalisés sur les atolls de Moruroa et
Fangataufa en Polynésie (après l’Algérie) de 1966 à 1996 et une
place stratégique dans l’exploration spatiale avec le Centre
Spatial Guyanais à Kourou (CSG) qui sert à toute l’Europe. Or, des
années 1970 à aujourd’hui, les Outre-mer restent encore des
impensés au sein des associations, des partis politiques et de la
production intellectuelle de l’écologie politique hexagonale
(notamment sur le climat), et relativement absents des mouvements
climats de l’Hexagone tels que Youth for Climate et
AlternatibaSchlosberg, David, Defining environmental
justice : theories, movements, and nature, Oxford, Oxford
University Press. 2007, p. 79–99.
. Pourtant, si les canicules et vagues de chaleur
mortelles se répètent en Europe et dans l’Hexagone, les
territoires dits d’Outre-mer sont sans doute les lieux en France
les plus exposés et vulnérables aux conséquences du réchauffement
climatique.
D’un autre côté, au niveau
international, la plupart des mouvements climats et les approches
principales de la justice climatique se sont focalisés sur les
inégalités de contribution au réchauffement climatique et la
disparité géographique et socio-politique des conséquences entre
pays ou entre individusBaptiste, Karen, et Rhiney, Kevon, « Climate
justice and the Caribbean », Geoforum, vol. 73, 2016,
p. 17-80 ; Perry, Keston, « (Un)Just transitions and Black
dispossession : The disposability of Caribbean “refugees” and the
political economy of climate justice », Politics, vol. 43, N°2,
2023, p.169–185 ; Sheller, Mimi, Island futures : Caribbean
survival in the Anthropocene, Durham, Duke University Press,
2020 ; Sealy-Huggins, Leon, « 1.5 °C to stay alive’: climate
change, imperialism and justice for the Caribbean », Third
World Quarterly, vol. 38, N°11, p. 2444–2463.
. Avec raison, les appels à une justice distributive
sont formulés du point de vue des Petits États Insulaires en
Développement (PEID(Obtenu à partir de Flanders Marine Institute
(2016). Maritime boundaries geodatabase : maritime boundaries
and exclusive economic zones (200NM), version 9. http://www.marineregions.org
et Central Intelligence Agency (CIA). (2018). The world
factbook. https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/bb.html
) à l’image de la voix puissante de Mia Mottley,
Première ministre de la Barbade. Par exemple, à l’exception de
Porto Rico, les publications académiques sur la justice climatique
dans la Caraïbe sont principalement concentrées sur ces PEID, en
dépit du fait que la moitié des îles de la région sont des
territoires non souverains rattachés à des États européensBarrett, Sam, « Subnational climate justice ?
Adaptation finance distribution and climate vulnerability »,
World Development, 58, 2014, p.130-142.
. Bien que ces îles ne représentent que 12 % de la
population de la Caraïbe et 5 % du territoire terrestre, ils
comprennent 29 % du territoire marinFerdinand, Malcom, Penser l’écologie depuis
le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019, p. 51-68.
. Marginalisé au niveau national et invisible sur la
scène internationale, penser le changement climatique à partir des
Outre-mer pousse à appréhender la justice climatique à partir d’un
autre angle, l’angle infranational, prêtant attention aux
inégalités au sein même de l’ensemble d’un territoire national
composé par son histoire coloniale, en l’occurrence, entre
Hexagone et Outre-merCes données ne prennent pas en compte les
émissions dues au transport aérien et maritime international
(comme convenue dans le cadre de la CCNUCC). Cela signifie que les
trajets entre Hexagone et Outre-mer ne sont pas comptabilisés dans
les objectifs de réduction des émissions. De même, les émissions
des COM et de la Nouvelle Calédonie ne sont pas prises en compte
dans le total officiel de la France. Dans cet article, elles le
sont.
.
Les Outre-mer français font
face à une injustice climatique fondamentale. N’y ayant que peu
contribué, ces territoires sont à la fois surexposés aux
conséquences du réchauffement climatique et font l’expérience
d’une forte vulnérabilité construite dans la durée à travers ce
que j’appelle « l’habiter colonial »Élaboration propre à partir des inventaires
d’émissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques
données des émissions dans l’air de Citepa (éditions 2022 et 2023)
disponibles à https://www.citepa.org/fr/publications/
. Par cette expression, je désigne une manière
d’habiter la terre et de se rapporter aux humains, aux non-humains
et aux ecosystèmes qui fut imposée par les colonisations modernes,
exploitant l’ensemble du vivant et structurant les infrastructures
de ces territoires afin de permettre l’enrichissement de quelques
actionnaires, de poursuivre la course effrénée du capitalisme et
de servir le marché hexagonal. Le tableau suivant présente les
émissions de GES des Outre-mer (DROM et COM), de l’Hexagone ainsi
que leur part respective dans les émissions totales de la France
ces 30 dernières annéesBareigt, Ericka, et Fasquelle, Daniel,
Rapport d’information sur l’adaptation du droit de l’énergie
aux Outre-mer, Paris : Assemblée Nationale, 2014.
.
| Mt de CO2e/an (UTCATF) | 1990 | 1995 | 2000 | 2005 | 2010 | 2015 | 2020 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| DROM | 9,5 | 15,2 | 14,2 | 15,3 | 16,5 | 16,3 | 15,2 |
| % du total | 1,8 | 2,9 | 2,7 | 3 | 3,5 | 3,9 | 4 |
| COM+ N. C. | 3,3 | 3,9 | 3 | 4,7 | 5,1 | 6,9 | 5,8 |
| % du total | 0,6 | 0,8 | 0,6 | 0,9 | 1,1 | 1,6 | 1,5 |
| Outre-mer | 12,8 | 19,1 | 17,3 | 20,1 | 21,6 | 23,2 | 21 |
| % du total | 2,4 | 3,7 | 3,3 | 4,0 | 4,6 | 5,5 | 5,6 |
| Hexagone | 512,5 | 496,8 | 511,8 | 484,7 | 449,5 | 400,7 | 355,8 |
| % du total | 97,6 | 96,3 | 96,7 | 96,0 | 95,4 | 94,5 | 94,4 |
| Total France (Hexagone + Outre-mer) |
525,3 | 515,9 | 529,0 | 504,7 | 471,1 | 423,9 | 376,8 |
Émissions des gaz à effet de
serre en France de 1990 à 2020
(élaboré à partir des données Citepa)Rimane, Davey et Ratenon, Jean-Hugues,
Rapport d’information sur l’autonomie énergétique en
Outre-mer, Paris, Assemblée nationale, 2023.
Les Outre-mer contribuent au réchauffement climatique. Cependant, comparativement au reste de la France, leurs émissions restent faibles. En 1990, l’année de référence pour la plupart des accords internationaux, les Outre-mer ne représentaient que 2,4 % des émissions de la France. Depuis 1990, la part des Outre-mer dans les émissions françaises a augmenté régulièrement, représentant aujourd’hui 5,6 % des émissions. À ce jour, les émissions per capita des Outre-mer (7,8 tonnes CO2e/habitant·e·s) sont supérieures à celles de l’Hexagone (5,5 tonnes CO2e/habitant·e·s). Si l’on en restait là, l’on dirait : « regardez ! les habitant·e·s des Outre-mer seraient ceux qui contribuent le plus en France au changement climatique ! ». Cependant, il faut aussi se rappeler que les émissions de GES résultent non seulement des modes de consommation, mais aussi des modes d’occupation des sols, des structures et modes de production énergétique. Ainsi, en 2020, tout en occupant près d’un cinquième du territoire terrestre national (18 %), leurs émissions ne représentaient que 5,6 % du total.
Par ailleurs, si
l’augmentation des émissions de GES des Outre-mer tranche avec la
lente diminution des émissions totales de France, cela est moins
dû à une différence de comportements des habitant·e·s des
Outre-mer et des habitant·e·s de l’Hexagone, qu’à une production
énergétique différente. En 2014, un rapport parlementaire alertait
déjà sur la dépendance des Outre-mer aux énergies fossilesChiffres obtenus à partir des sources suivantes :
Observatoire de l’énergie – Direction de l’Industrie, des Mines et
de l’Energie de la Nouvelle-Calédonie – 2021, Belfort, Amélie,
Bilan de l’Énergie 2021, Observatoire Régionale de
l’énergie et du climat de Guadeloupe, 28 septembre, 2022 ;
Sylvestre-Baron, Teiki, Bilan énergétique Polynésie
française : édition 2019, Observatoire Polynésien de
l’énergie & ADEME Polynésie française, 28 février 2021 ;
Hoarau, Mathieu, Bilan énergétique Réunion : les chiffres clés
2022, SPL Horizon Réunion, 2023 ; « Bilans énergétiques des
départements d’Outre-mer de 2013 à 2020 », Données et études
statistiques, Ministère de la transition écologique, 14 avril
2022.
. En 2023, une mission d’information parlementaire a
fait le même constatAndrieux, Virginie, Meillac, Christophe et
Mesqui, Bérangère (dir.), Chiffres clés de l’énergie : édition
2022, Services des données et études de la Statistique,
novembre 2022.
. Malgré une tendance à la baisse, tous les
Outre-mer dépendent encore à plus de 80 % des énergies fossiles
telles que le charbon et le pétrole : 83 % en Guadeloupe (2021) ;
82 % en Martinique (2020) ; 98 % à Mayotte (2020) ; 81 % Guyane
(2020) ; 94 % en Polynésie (2019) ; 86 % à la Réunion (2022), 96 %
en Nouvelle-Calédonie (2021)Observatoire National sur les Effets Du
Réchauffement Climatique (ONERC), Les Outre-mer face au défi
du changement climatique : Rapport au premier ministre et au
parlement, Paris, La Documentation française, 2013,
p. 28.
. Puisqu’elles sont importées, la dépendance des
Outre-mer aux énergies fossiles n’est que l’autre face d’une
non-souveraineté énergétique. Malgré les bonnes conditions
environnementales pour développer l’énergie hydraulique, solaire,
géothermique et les éoliennes, les énergies renouvelables peinent
encore à s’y développer. La part de l’énergie fossile dans
l'Hexagone est bien plus faible (46 % en 2021) du fait de la
dépendance à l’énergie nucléaire (40 % en 2021)ONERC, op. cit., p. 32.
.
Représentant moins de 6 % des
émissions de GES français, du fait de plusieurs facteurs
géographiques, les Outre-mer sont en première ligne des
conséquences du réchauffement climatique. La plupart de ces
territoires sont des îles situées dans les latitudes tropicales et
endurent une élévation significative de la température moyenne.
Par exemple, en Nouvelle-Calédonie et en Martinique, de 1970 à
2009, l’on a constaté une élévation de température de 1, 3 °C et
1, 44 °C respectivement, soit près de deux fois la moyenne globale
sur la même périodeONERC, op. cit., p. 34.
. Pendant cette période, le niveau de la mer a
augmenté de 3 mm par an« Le réchauffement climatique observé à l’échelle
du globe et en France », Météo France, 7 Aout 2015, http://www.meteofrance.fr/climat-passe-et-futur/le-rechauffement-observe-a-l-echelle-du-globe-et-en-france
. L’on estime que le niveau de la mer dans ces
territoires verra une augmentation d’ici la fin du siècle allant
de 40 cm à 1 mWalsh, Kevin et. al, « Tropical cyclones and
climate change », WIREs Climate Change, vol.7, N°1,
p. 65-89 ; Knutson, Thomas et. al, « Tropical Cyclones and Climate
Change Assessment : Part II : Projected Response to Anthropogenic
Warming », in Bull. Amer. Meteor. Soc., vol.101, 2020,
p. E303 – E322.
. Ces territoires étant entourés de plaines avec des
pentes faibles, une petite élévation (verticale) du niveau de la
mer est suffisante pour causer un retrait (horizontal) important
du trait de côte et donc une perte significative du territoire
terrestre. En Martinique, il est fréquent d’entendre les anciens
de la ville du Vauclin au sud ou du Prêcheur au nord raconter que
leur maison d’enfance ou que le terrain où ils jouaient au
football se trouvent aujourd’hui dans la mer. Bien que ces
conséquences ne soient pas spécifiques aux Outre-mer (l’Hexagone a
aussi connu une augmentation de la température de 1 °C), leur
insularité et leur petite taille rend toute perte de territoire
terrestre très problématique pour la vie socioéconomique des
habitant·e·s menaçant de submerger les routes, les marchés, les
places et les habitations du littoralAyyad, Mahmoud, Hajj, Muhammed, et Marsooli,
Resa, « Climate change impact on hurricane storm surge hazards in
New York/New Jersey Coastlines using machine-learning »,
in npj Climate and Atmospheric Science, vol.6, N°88,
2023.
.
Les facteurs géographiques
sont aussi importants concernant les cyclones. Si le réchauffement
climatique n’augmente pas la fréquence générale des cyclones, la
disponibilité d’une plus grande masse de vapeur d’eau dans
l’atmosphère, augmente l’intensité des pluies des cyclones. Il en
est de même pour le rapport entre l’augmentation de la température
du climat et l’augmentation des vents des tempêtes. Ainsi, nous
assistons non pas à plus de cyclones, mais à plus de cyclones de
plus haute intensitéHau’ofa, Epeli, Notre mer d’îles, (trad.
G. Colombani, T. Isselé & S. Massau), Arue, Pacific Islanders
éditions, 2013.
. Cette tendance a déjà causé des conséquences
dramatiques en 2017 à l’image des cyclones Irma et Maria de
catégorie 5 ayant affecté la Caraïbe et singulièrement
Saint-Martin et Saint-Barthélemy. L’augmentation en intensité des
cyclones s’accompagne aussi d’une intensification de l’onde de
tempête, c’est-à-dire de la forte élévation temporaire du
niveau de la mer le long des côtes causant des inondations
destructrices comme ce fut le cas à New YorkLallemant-Moe, Hervé Raimana, « Les défis
territoriaux et spatiaux des changements climatiques pour les
territoires du Pacifique », in Manglou et Ferdinand (dir.),
op. cit., p. 125-131.
.
L’élévation du niveau de la
mer et le recul du trait de côte induisent aussi des conséquences
politiques importantes pour les peuples du Pacifique. Comme le
rappelait l’écrivain fidjien Epeli Hauʻofa, pour de nombreux
peuples du Pacifique, ils habitent un océan parsemé d’îles et non
des îles entourées d’un océanGargominy, Olivier, et Boquet, Aurélie,
Biodiversité d’Outre-mer. Paris, Comité Français pour
L’UICN, 2013 ; La question de la métrique de la biodiversité est
bien plus complexe qu’un simple pourcentage et mériterait un
article entier. Par ce chiffre, loin de vouloir diminuer
l’importance des écosystèmes hexagonaux, il s’agit simplement de
faire prendre conscience de l’importance des écosystèmes des dits
territoires d’Outre-mer.
. Le recul du trait de côte peut aussi entraîner la
perte de territoire marin. Vu que le territoire marin des États
est établi à partir du trait de côte comme ligne de départ, le
recul de la côte risque de réduire le territoire marin si
important pour ces peuples. Telle fut l’une des raisons de la
Déclaration des peuples polynésiens contre les menaces climatiques
à Taputapuatea en Polynésie appelant à ce que les lignes marines
de base soient figées pour garantir l’existence maritime de ces
territoires face au changement climatiqueONERC, Les Outre-mer face au défi du
changement climatique : Rapport au premier ministre et au
parlement, Paris, La Documentation française, 2013,
p. 49.
.
Fortement exposés aux
conséquences du réchauffement climatique, ces territoires montrent
aussi une grande vulnérabilité. Celle-ci découle d’abord de leur
contenu écologique. En effet, ces territoires possèdent des
écosystèmes endémiques et vulnérables, situés dans plusieurs
points chauds de biodiversité. Au niveau national, 80 % de la
biodiversité française se trouve dans les Outre-merInitiative française pour les Récifs CORalliens
(IFRECOR), « Récifs coralliens les joyaux de l’Outre-mer »,
Ifrecor, 3 Juillet 2011, http://www.ifrecor.com/recifs-coralliens.html
. Cela comprend la faune et la flore terrestre
telles la grande forêt amazonienne de la Guyane et les mangroves
de Martinique, Guadeloupe et Mayotte. La Guyane contient le plus
grand bloc forestier de l’Union européenne. Étant six fois plus
petite que l’Hexagone, la Guyane abrite trois fois plus d’espèces
de vertébrésFerdinand, Malcom, Une écologie
décoloniale…, p. 51-68.
. 97 % de la biodiversité endémique de la France se
trouve dans les Outre-mer. La biodiversité est aussi marine. Les
11 millions de km² marins des Outre-mer abritent 10 %
des coraux et 20 % des atolls de la planète« Taux de chômage localisés par sexe et âge en
moyenne annuelle en 2022 Comparaisons régionales et
départementales », INSEE, 25 mai 2023, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2134411#tableau-TCRD_087_tab1_regions2016
; Jonzo, Anne, « 2000 emplois de moins qu’avant la crise sanitaire
et forte hausse du chômage Enquête Emploi 2022 à Mayotte »,
INSEE, 9 février 2023, https://www.insee.fr/fr/statistiques/6798031
; Dukunengo, Annette, « Synthèse, Enquête force de travail 2022 »,
Institut de la Statistique et études économiques
Nouvelle-Calédonie (ISEE), août 2023, https://www.isee.nc/emploi-revenus/emploi-conditions-de-travail/emploi-chomage
. L’élévation de la température de la mer et
l’acidification des océans constituent aussi une menace pour ces
écosystèmes délicats.
Une vulnérabilité construite par l’habiter colonial
Loin d’être naturelle, la
vulnérabilité des territoires face au changement climatique est le
résultat d’une construction historique, socioéconomique,
géographique et politique de l’habiter colonial« L’emploi progresse en 2022, le nombre
d’inactifs ne souhaitant pas travailler également », Institut
de la Statistique Polynésiene (ISPF), 30 décembre 2022, https://www.ispf.pf/publication/1359
. Depuis la construction historique et coloniale de
leur économie, ces territoires affichent des indicateurs sociaux
les plus alarmants en France avec, par exemple, des taux de
chômage deux à trois plus élevés que ceux de l’Hexagone. En 2022,
alors qu’il était de 7,1 % dans l’Hexagone, les taux de chômage en
Outre-mer atteignent environ 13 % en Martinique et en Guyane, 11 %
en Nouvelle-Calédonie, 18 % en Guadeloupe et à la Réunion, et 34 %
à MayotteGrangé, Claire, « Le taux de pauvreté reste
stable en 2018 à La Réunion », INSEE Flash Réunion,
28 janvier 2021, www.insee.fr/fr/statistiques/5016838
. Seule la Polynésie affiche des chiffres
comparables avec 9 % en 2022Patent, George, « sincérité des taux de pauvreté
en Outre-mer », Sénat : questions écrites, 28 février
2019, https://www.senat.fr/questions/base/2019/qSEQ190209202.html
. En 2018, respectivement 39 % et 77 % des
Réunionnais·e·s et des Mahorais·e·s vivaient sous le seuil de
pauvretéMéjean, Caroline et al. (dir.), Alimentation
et nutrition dans les départements et régions d’Outre-mer,
IRD Éditions, Marseille, 2020, p. 106.
. Par ailleurs, le mode de calcul par l’INSEE de ces
taux comporte des biais qui tendent à sous-estimer ce
problèmeRapport : Service public aux Antilles :
garantir l’accès aux droits, Paris, Défenseur des droits,
2023.
. Le coût de la vie est bien plus élevé dans les
Outre-mer qu’en Hexagone. En 2020, une étude révèle que le panier
alimentaire était entre 37 % et 46 % plus cher en Outre-mer qu’en
HexagoneWilliam, Jean-Claude, Reno, Fred, et Alvarez,
Fabienne (dir.), Mobilisations sociales aux Antilles : les
événements de 2009 dans tous leurs sens. Paris : Karthala,
2012 ; Odin, Pierre, Pwofitasyon : luttes syndicales et
anticolonialisme en Guadeloupe et en Martinique, Paris, La
Découverte, 2019.
. S’y ajoutent de nombreuses défaillances dans la
mise en place du service public entravant concrètement l’accès à
certains droits sociaux comme cela fut constaté aux Antilles par
le défenseur des droits en 2023Loi n° 2017-256 du 28 février 2017 de
programmation relative à l’égalité réelle Outre-mer et portant
autres dispositions en matière sociale et économique.
. Cette persistance des inégalités avec l’Hexagone
fut l’une des critiques des mouvements de grève générale en
Guadeloupe et en Martinique et à la Réunion en 2009, à Mayotte et
en Nouvelle-Calédonie en 2016, et en Guyane française en 2017Footprint Data Foundation, York University
Ecological Footprint Initiative, and Global Footprint Network :
National Footprint and Biocapacity Accounts, 2023 edition,
data.footprintnetwork.org/#/
. Malgré la loi votée en 2017 pour l’égalité réelle
en Outre-mer, les inégalités restent fortesBareigts, Ericka et Fasquelle, Daniel, op.
cit., p. 9.
. La quête d’une « égalité réelle », garante du
processus de décolonisation, reste au cœur des revendications de
la société civile.
L’habiter colonial maintient
des économies structurellement fondées sur la non-souveraineté
alimentaire de leurs habitant·e·s. L’absurdité de l’habiter
colonial face au changement climatique rencontre l’une de ses plus
fortes manifestations dans la culture de la banane aux Antilles. À
chaque cyclone de moyenne intensité, les plantations de ces herbes
géantes se retrouvent fortement endommagées. Nous avons donc une
agriculture qui repose sur la résistance annuelle d’une herbe
géante à des vents de plus de 200 km/h. De même, spécialisée dans
l’exportation de sucre, le Global Footprint Network estime que
l’île de La Réunion excède annuellement sa biocapacité – la
capacité des écosystèmes à régénérer ce qui en a été retiré par
les humains – de 3 200 %, la classant au troisième rang des
territoires les plus déficitaires au mondePastel, Audrey et Saffache, Pascal, « Le plan de
prévention des risques naturels (PPRN) : frein ou catalyseur de
l’adaptation des territoires insulaires au changement climatique ?
Exemple de Saint-Martin suite à l’ouragan Irma », Études
caribéennes, vol.48, avril 2021.
. La Martinique et la Guadeloupe sont aux
18e et 21e rangs, excédant respectivement
leur biocapacité de 680 % et 590 %. Les Antilles et la Réunion
exportent des milliers de tonnes de bananes et de sucre sans pour
autant pouvoir nourrir leurs habitant·e·s ni assurer un
renouvellement biologique de leurs écosystèmes. La persistance de
l'habiter colonial se remarque aussi par la non-souveraineté
énergétique de ces territoires dépendants à plus de 80 % de
l’énergie fossileFeuillet, Nathalie et al., « Birth of a large
volcanic edifice offshore Mayotte via lithosphere-scale dyke
intrusion », Nature Geoscience, vol.14, 2021,
p.787-795.
. Cela signifie que l’impossibilité du transport
d’un pétrolier (pour cause de cyclone ou d’autres évènements) peut
plonger les infrastructures dans ces territoires dans une
paralysie mortelle. Comme la situation de Saint-Martin après le
cyclone Irma nous l’a montré, la fragilité des infrastructures
d’accès à l’eau, la non-souveraineté alimentaire, et la
non-souveraineté énergétique conjuguées à des situations de
précarité et de pauvreté constituent les ingrédients d’une
catastrophe en attente de se produire à n’importe quel aléa
environnemental intenseMalcom, Ferdinand, « Toxic Time-scape & the
Double Fracture of Modernity : Chlordecone Contamination of
Martinique & Guadeloupe », in Muller, Simone et Nielsen,
May-Brith (dir.), Toxic Timescapes Examining Toxicity across
Time and Space, Ohio University Press, 2023 p. 253–284.
.
Enfin, loin des seules
conséquences du réchauffement climatique, ces territoires sont
exposés aussi à une multitude de risques environnementaux qui se
conjuguent. L’émergence d’un volcan sous-marin au large de Mayotte
engendre un affaissement de l’île face à une élévation du
niveau de la mer à cause du réchauffement climatiqueGayatri, Spivak, « Can subaltern speak ? », in
Nelson, Carry et Grossberg, Lawrence (dir.), Marxism and the
Interprétation of Culture, Champaign, University of Illinois
Press, 1988, p. 271-31.
. La Martinique et la Guadeloupe demeurent des îles
volcaniques, situées dans une zone de subduction et qui
connaissent une activité sismique régulière. Par ailleurs, elles
restent marquées par le scandale de la contamination au
chlordécone. Cet insecticide, utilisé officiellement de 1972 à
1993 dans les bananeraies, a entraîné une contamination durable,
généralisée et délétère des écosystèmes antillais, y compris des
humainsFricker, Miranda, Epistemic Injustice : Power
and the Ethics of Knowing, Oxford, Oxford University Press,
2007 ; Grosfoguel, Ramon,« The structure of knowledge in
westernized universities : Epistemic racism/sexism and the four
genocides/epistemicides of the long 16th century », Human
Architecture : Journal of the Sociology of Self-Knowledge,
vol. 11, N°1, 2013, p. 73–90.
. Or les fortes pluies présentes lors de tempêtes
tropicales ou cyclones créent souvent des dommages dans les
canalisations ayant pour conséquence la pénétration de chlordécone
dans les systèmes d’adduction d’eau et la contamination de l’eau
du robinet.
Les Outre-mer peuvent-ils parler face au changement climatique ?
Reprenant la formulation de
Gayatri Spivak à propos des subalternes, les habitant·e·s des
Outre-mer ont-iels la possibilité politique de prendre la
parole face au changement climatique ?Schroeder, Helke, et Lovell, Heather, « The role
of non-nation-state actors and side events in the international
climate negotiations », Climate Policy, vol.12, N°1,
2012, p. 23–37 ; Nasiritousi, Naghmegh, Hjerpe, Mattias, et
Linnér, Björn-Ola, « The roles of non-state actors in climate
change governance : understanding agency through governance
profiles », International Environmental Agreements : Politics,
Law and Economics, vol. 16, N°1, 2016, p. 109–126.
Sont-iels considéré·e·s comme des sujets politiques
à part entière, doué·e·s de parole, portant leurs propres
cosmologies et conceptualisations des enjeux climatiques et droits
de prendre part aux discussions nationales et internationales ?
Politiquement, parallèlement à leur forte exposition aux
conséquences du réchauffement climatique et à leur vulnérabilité
écologique et sociopolitique, les Outre-mer français sont
également marginalisés au sein de la République française. Tout
d’abord, au niveau électoral, les Outre-mer pèsent bien peu dans
la politique nationale française avec leurs 2,6 millions
d’habitant·e·s. Plus profondément, l’idée que les citoyen·ne·s
français·e·s d’Outre-mer puissent parler sur d’autres sujets
nationaux que leurs réalités sociales et politiques (et même là,
ce n’est pas acquis) semble sinon saugrenue à tout le moins
difficile à accepter dans l’imaginaire hexagonal. En revanche, il
va de soi que les habitant·e·s, élu·e·s et représentant·e·s de
l’Hexagone ont l’évidente légitimité à discourir sur les réalités
des Outre-mer. Cette asymétrie politique et symbolique est l’une
des continuités du rapport colonial entre « Métropole » et
Outre-mer. C’est le principe même d’un ministère des colonies,
rebaptisé en 1946 « ministère de l’Outre-mer » qui reste domicilié
en Hexagone. C’est le principe de la nomination de ministres et
ministres délégués des Outre-mer, comme le fait le gouvernement
Macron depuis 2022, qui n’ont aucun lien d’appartenance avec les
territoires d’Outre-mer.
Au niveau épistémique, cette
marginalisation structurelle, politique et symbolique se perpétue
au sein de la compréhension théorique des enjeux écologiques
mondiaux depuis la France hexagonale, au sein de l’écologie
politique française, des mouvements écologiques et des politiques
environnementales nationales. L’histoire de la production
intellectuelle de l’écologie politique et de la philosophie
environnementale en France atteste de l’histoire du silence
colonial et de l’exclusion des voix des Outre-mer. Outre
l’invisibilisation des voix, ce racisme épistémique latent
entraîne aussi l’absence de reconnaissance d’autres manières de
penser, problématiser, écrire et raconter le changement
climatiqueSage, Maina, Aboubacar, Ibrahim, et Letchimy,
Serge, Rapport d’information sur les conséquences du
changement climatique dans les Outre-mer, Paris, Assemblée
Nationale, 2015, p. 54.
.
Les statuts ambivalents de certains territoires d’Outre-mer (COM) en France et dans leur rapport à l’Union européenne reproduisent à l’échelle nationale et internationale des formes d’exclusion. D’un côté, les Outre-mer n’ont pas de voix propre sur la scène internationale de discussion du changement climatique. En ce qui concerne la CCNUCC, en dépit de leur importance écologique, les territoires d’Outre-mer n’ont pas de voix propres. Contrairement à leurs voisins tels que les Fiji, le Vanuatu et Tuvalu dans le Pacifique, les Comores et l’île Maurice dans l’océan Indien, et Sainte-Lucie, Dominique, le Surinam et Haïti dans la Caraïbe, les Outre-mer n’ont ni le statut de partie, ni celui d’observateur. Ils sont officiellement représentés par la France.
D’un autre côté, quand la France signa et ratifia la CCUNCC en 1992 et 1994, elle a inclus toutes les émissions des territoires d’Outre-mer. Autrement dit, la France doit informer les autres membres du progrès de la réduction des GES de tous ses territoires y compris les COM. Cependant, la signature par la France du Protocole de Kyoto s’est déroulée dans le cadre de son affiliation à l’Union européenne. Or, comme les COM ne font pas partie de l’Union européenne, les accords et provisions du protocole de Kyoto ne s’appliquent pas aux COM et à la Nouvelle-Calédonie – contrairement aux DROM. Autrement dit, le niveau de référence des émissions de GES de 1990 à partir duquel la France doit réduire ses émissions n’inclut pas les émissions et la participation des COM – composés à l’époque de Saint-Pierre-et-Miquelon, Mayotte, La Polynésie, Wallis-et-Futuna et la Nouvelle-Calédonie. Les COM sont donc exclus du Protocole de Kyoto et des programmes associés concernant les émissions. Comme ce fut le cas lors de la COP 21, les COM et la Nouvelle-Calédonie doivent s’engager individuellement à respecter ces accords, mais cet engagement a lieu dans leur rapport avec la France et non sur la scène internationale.
Cette exclusion des scènes internationales a aussi des conséquences sur l’accès à certains financements internationaux pour les Petits États Insulaires en Développement tels que le Fonds vert. Créé en 2010 dans le cadre de la CCNUCC, ce fonds a vocation à financer les projets des États en voie de développement, les PIED et les États Africains qui font face au changement climatique. Contrairement aux États indépendants, les Outre-mer français n’y ont pas accès.
Pris dans cet entre-deux
politique, les Outre-mer, comme de nombreux acteurs non étatiques,
tentent d’influencer les décisions internationales sur le
changement climatique en prenant part aux différents évènements
annexes aux COP et aux espaces informels« Découvrez les premiers lauréats du fond vert
dans vos régions », Ministère de la transition écologique, 4 avril
2023, https://www.ecologie.gouv.fr/decouvrez-premiers-laureats-du-fonds-vert-dans-vos-regions
. Ils poursuivent deux stratégies principales. La
première consiste à faire pression au niveau de l’affiliation
nationale et européenne afin d’obtenir les moyens nécessaires pour
faire face et s’adapter au changement climatique. Telle fut
l’intention du rapport remis en amont de la COP21 en 2015 par
trois députés des Outre-mer, Serge Letchimy (Martinique), Ibrahim
Aboubacar (Mayotte) et Maïna Sage (Polynésie) au Parlement
français. Les trois députés rappelèrent la situation particulière
de ces territoires français qui subissent les mêmes conséquences
que leurs voisins indépendants sans pour autant avoir accès aux
mêmes formes de financement :
« le changement climatique n’a pas de frontière ! Aussi, s’il est tout à l’honneur de notre Nation de s’engager pour les États indépendants les plus démunis et vulnérables, il paraît inconcevable que les Outre-mer français ne puissent pas être soutenus de la même manière, au regard à la fois de l’hypervulnérabilité environnementale et économique de leurs territoires et des services exceptionnels rendus par leur biodiversité terrestre et maritime ! Ces espaces, qui ont servi aux forces spatiales et militaires de la France, sont un atout géostratégique majeur qui mérite toute l’attention de notre Pays. »Jouzel, Jean, et Michelot, Agnès, La justice climatique : enjeux et perspectives pour la France, Paris, Conseil Économique, Social et Environnemental & Les éditions des journaux officiels, 2016, p. 7-8.
Les territoires d’Outre-mer
tentent alors d’obtenir les moyens nécessaires depuis leur
position de territoires français. Ainsi, le fonds vert d’une
valeur de 2 milliards d’euros à destination des collectivités de
France créé en 2023 concerne aussi les Outre-mer. Parmi les
150 premiers projets lauréats, 18 projets concernent les Outre-mer
(Guadeloupe, Martinique, Réunion, Guyane, Mayotte et
Saint-Pierre-et-Miquelon) pour un montant total de 8,5 millions
d’eurosInternational Climate Justice Network, « Bali
Principles of Climate Justice », Corpwatch, 28 août 2002,
https://www.corpwatch.org/article/bali-principles-climate-justice
.
Des initiatives au niveau
européen se montent également. L’Association des Pays et
Territoires d’Outre-mer de l’Union européenne a mis en place
un groupe de travail sur l’environnement comprenant des dialogues
entre les PTOM et la commission européenne sur le changement
climatique. À l’initiative du comité français de L’Union
Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), un
programme spécifique pour les acteurs ultramarins fut lancé en
2011 nommé programme Biodiversity and Ecosystems Services in
EU Overseas Countries and Territories (BEST) et financé par
l’Union européenne. Bien que ce programme ait permis la
réalisation de plusieurs projets locaux, les fonds restent encore
insuffisants pour le travail nécessaire de conservation. Le
Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE), qui est le
troisième corps de représentation en France à côté du Parlement et
du Sénat, constitué de membres de la société civile, arrive à la
même conclusion dans un rapport sur les apports de la justice
climatique en 2016. Parmi ses propositions, le CESE appela à la
création d’un fonds pour une justice climatique spécifique pour
tous les territoires d’Outre-mer, et la mise en place, là où cela
est possible, de solutions adaptéesCottias, Myriam, « L’oubli du passé contre la
“citoyenneté” : troc et ressentiment à la Martinique
(1848-1946) », in Daniel, Justin & Constant, Fred (dir.),
Cinquante ans de départementalisation, Paris, Harmattan,
1997, p. 293-313.
.
La seconde stratégie consiste, pour les Outre-mer, à développer et participer à des alliances et coalitions régionales avec d’autres pays indépendants permettant un autre accès à la scène internationale. C’est le cas par exemple de la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie qui font partie depuis 2006 du Forum des îles du Pacifique, de la Martinique qui devient membre à part entière des États de la Caraïbe Orientale (OECS) et de la Communauté Caribéenne (CARICOM), et de la Réunion et de Mayotte qui font partie de la Commission de l’Océan Indien (COI). Le Forum des îles du Pacifique, le CARICOM et la COI ont tous le statut d’observateur aux conférences des parties.
La faible part des émissions
des Outre-mer dans le total de la France, leur forte exposition
aux conséquences du réchauffement climatique, et leur faible
représentation dans les instances de décisions politiques et de
gestion de l’environnement sont les motivations d’une exigence de
justice climatique infranationale. En m’appuyant sur les
27 principes de la justice climatique définis dans la déclaration
de Bali en 2002, j’attire l’attention sur trois points
fondamentaux en vue d’une véritable justice climatique pour les
Outre-merDiallo, Rokhaya, La France du l’aimes ou tu
la fermes ?, Paris, Textuel, 2019.
.
Premièrement, les principes 3, 19, 20 et 21 affirment les droits des peuples autochtones et des communautés affectées d’être représentés et de parler pour eux-mêmes, d’être impliqués de manière démocratique et effective à tous les niveaux de décision, d’avoir des politiques publiques basées sur le respect mutuel et la justice libre de toutes formes de biais ou discriminations, le droit d’autodétermination et de contrôle de leurs terres, leurs sous-sols et le droit de dire « non » à toute action menaçant leur territoire, mode de vie et culture. Aujourd’hui, les Outre-mer ne sont pas encore représentés adéquatement de manière spécifique sur les enjeux du réchauffement climatique, ni au niveau politique, ni au niveau scientifique. Le droit de tous ces territoires à être souverains sur leur terre reste encore conditionné au bon vouloir des gouvernements de Paris. Une justice climatique pour les Outre-mer impliquerait alors de reconnaître en chaque territoire, le pouvoir et le droit de décision des communautés sur leurs territoires terrestres et marins.
Deuxièmement, le principe 7 de la justice climatique appelle à la reconnaissance du principe de la dette écologique des pays industrialisés et des entreprises transnationales vis-à-vis du reste du monde à cause de leur accaparement de la capacité de la planète à absorber les gaz à effet de serre. Ici, une justice climatique pour les Outre-mer impliquerait la reconnaissance de la France, de la dette écologique qu’elle a contracté à l’égard de ces territoires anciennement colonisés, ainsi que ses autres anciennes colonies aujourd’hui indépendantes, au cours de la longue histoire coloniale de leur exploitation compulsive et extractiviste de leurs écosystèmes, de leurs sols, sous-sols, biodiversité et animaux humains et non-humains.
Troisièmement, les principes 22 et 11 de la justice climatique appellent aussi à la reconnaissance des droits des femmes dans les Outre-mer et au développement d’alternatives aux énergies fossiles telles que les énergies renouvelables. Une justice climatique pour les Outre-mer implique la mise en place de mesures spécifiques pour le respect des droits des femmes et la mise en place d’un changement radical des politiques énergétiques dans ces territoires. Ces trois points me semblent fondamentaux en vue de réaffirmer la sacralité de la Terre-mère et de prendre en compte les droits des générations futures.
Justice climatique ou décoloniser le changement climatique ?
La quête d’une justice
climatique infranationale concernant les Outre-mer comporte malgré
tout un certain trouble. Un trouble inhérent à l’histoire de cette
forme singulière de décolonisation sans souveraineté et aux
modalités assimilationnistes des départementalisations après 1946
où l’intégration à l’ensemble républicain fut conditionnée à
l’oubli et au silence sur l’histoire de la construction coloniale
et esclavagiste de ces relationsReno, Fred, « Dependancy as strategy », in Henke,
Holger et Reno, Fred (dir.), New political culture in the
Caribbean, Kingston, The University of West Indies Press,
2022, p. 17–37 ; Constant, Fred, Géopolitique des Outre-mer :
entre déclassement et (re) valorisation, Paris, Le Cavalier
Bleu, 2022, p.187-196 ; Bonilla, Yarimar, Non-sovereign
futures : French Caribbean politics in the wake of
disenchantment, Chicago, Chicago University Press,
2015.
. L’exigence d’une justice climatique pour les
Outre-mer implique-t-elle nécessairement une validation implicite
de la relation politique de ces territoires à la France hexagonale
? Les revendications d’égalité sous-jacentes aux exigences de
justice supposeraient-elles d’entériner la relation postcoloniale
Outre-mer/Hexagone et de taire toute critique ? Faut-il « aimer la
France » pour y exiger justice face au changement climatiqueFerdinand, Malcom, Une écologie
décoloniale, op. cit., p.11-49.
? Les Outre-mer et leurs représentants
n’auraient-ils pour seules perspectives politiques sur Terre que
d’entonner ad vitam aeternam au Parlement le chant de
leur dépendance à l’Hexagone et de leur vulnérabilité comme
ressources d’action et de renoncer à un possible désir de
souverainetéCélestine, Audrey, La fabrique des
identités : l’encadrement politique des minorités caribéennes à
Paris et New York, Paris, Khartala, 2018 ; Verges, Françoise,
Le ventre des femmes : capitalisme, racialisation
féminisme, Paris, Albin Michel, 2017 ; Paris, Myriam,
Nous qui versons la vie goute à goute : féminisme, économie
reproductive et pouvoir colonial à la Réunion, Paris,
Dialloz, 2020. ; Sptiz, Chantal, L’île des rêves écrasés,
Papeete, Les éditions de la Plage, 1991. ; Césaire, Aimé,
Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine,
2004 [1950].
? Ce trouble qui conditionnerait l’exigence de
justice climatique à une conformation au récit vertical de
l’Hexagone envers les Outre-mer est entretenu par une
compréhension de la justice climatique qui reste prisonnière de ce
que j’ai appelé la « double fracture environnementale et coloniale
de la modernité »« Principles of Environmental Justice »,
Washington DC, 1991, https://www.ejnet.org/ej/principles.pdf
, c’est-à-dire une approche qui tient pour séparées
l’histoire environnementale du monde et la constitution coloniale
de la modernité. Il reste encore possible d’appréhender les trois
points évoqués d’une justice climatique infranationale pour les
Outre-mer d’une manière techniciste. Aussi est-il important de
préciser la différence entre l’exigence de justice climatique et
l’exigence d’une décolonisation du changement climatique.
Dans une perspective environnementaliste voire techniciste, le changement climatique ne serait que ce processus physicochimique qui est certes causé à travers des inégales accélérations d’émissions de GES dans le monde et non par les inégalités historiques et contemporaines. Les réponses « politiques » seraient alors tout aussi technicistes, mesurées en limitations d’émissions en part par million, en degré de température, et non en termes de qualité de relations entre humains et avec les non-humains au sein des écosystèmes de la Terre. Tel est le langage principal des accords des COP qui réduisent le problème politique du réchauffement climatique à une politique économique de distribution de droits à polluer. Paradoxalement, même les slogans scandés par les mouvements pour le climat tels que « Sauvons le climat ! » participent à une compréhension dépolitisante faisant intervenir le climat comme principal acteur politique. La justice climatique serait ainsi réduite à une arithmétique des émissions avec des pondérations différenciées selon les territoires, occultant le principe politique de la justice. Or, cette équation, de même que ces slogans, ne contiennent aucun contenu politique (féministe, anticapitaliste ou anticolonial), ni de description des relations socio-environnementales qui relient les humains entre eux et avec les non humains. Autrement dit, « sauver le climat » ou « mieux répartir les émissions de gaz à effet de serre » ne contient aucune proposition politique du monde envisagé à l’horizon. Par conséquent, il reste possible d’imaginer une justice climatique qui ne changerait en rien le monde, ses dominations, injustices et inégalités.
C’est depuis cette
perspective techniciste que l’on voit poindre le réflexe
colonial à travers les répliques bien connues : « Ben, face aux
désastres climatiques, heureusement que les Outre-mer sont
français », « Que feraient-ils sans la France ? ». Est ici
réaffirmée la posture d’une « France » qui après avoir pillé les
écosystèmes de ces espaces, commis de nombreux crimes coloniaux
envers leurs habitant·e·sLatour, Bruno, Où atterrir : comment
s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017.
, se présente en grande libératrice, maintenant les
habitant·e·s des Outre-mer comme des êtres déficients, dont le
propre serait d’être sauvés par la main blanche et innocente «
française ». Dans le cas des Outre-mer, l’aide dispensée lors
d’évènements climatiques intenses à l’instar des cyclones n’est
pas perçue comme la coopération ou la solidarité internationale
courante entre pays, par exemple lors des mégafeux. Au contraire,
elle peut devenir la réitération d’une justification de la
poursuite du rapport colonial aux Outre-mer et de la poursuite de
la représentation de leurs habitant·e·s comme ces monstres à
moitié français qui habitent l’en dehors de la France.
Cet impensé colonial et le
trouble engendré constituent la limite des approches classiques de
la justice climatique. Cela explique la nécessité non seulement
d’une justice climatique, mais plus encore d’une
décolonisation du changement climatique. Par cette
expression, il s’agit d’abord de reconnaître la colonialité à
l’œuvre dans les inégalités de contributions des activités
humaines causant le réchauffement du climat, dans l’inégale
distribution des conséquences, de même que dans les inégalités de
places, de paroles et de possibilité d’action au niveau national
et international. La revendication d’une décolonisation du
changement climatique appelle à joindre ensemble à la fois les
mesures économiques et politiques de réduction des émissions, de
redistribution des capacités d’adaptation et une reconfiguration
politique du monde au sortir de la colonisation moderne à travers
des relations entre ancien·ne·s colonisé·e·s et colons et leurs
différents groupes sociaux, entre Nord global et Sud global, qui
seraient fondées sur les principes d’égalité, de justice et de
dignité. Cette exigence décoloniale fut déjà inscrite dans la
déclaration des principes de la justice environnementale adoptés
lors du « premier sommet national des peuples de couleur » de 1991
à Washington« Appel de Fort-de-France », France info, le 18
mai 2022, https://la1ere.francetvinfo.fr/appel-de-fort-de-france-des-elus-d-Outre-mer-appellent-l-etat-a-changer-sa-politique-d-aide-1284920.html
, déclaration qui a servi de modèle pour la
Déclaration des principes de la justice climatique à Bali. Une
exigence qui, de fait, excède les frontières nationales.
En attendant les possibles évolutions de la composition des Outre-mer, envisager une décolonisation du changement climatique à partir de la France implique un double déplacement épistémique et politique qui rend possible l’émergence réelle d’un autre monde au sortir de la colonisation et de l’esclavage. Deux précisions préalables sont nécessaires. Premièrement, la décolonisation du changement climatique en France, n’est pas une demande desdits « ultramarins » à la France, telle une demande d’assistance ou un appel à la charité. Cela donnerait l’illusion qu’il s’agirait encore de quelque chose d’accessoire voire de dispensable à la politique française du climat. Or, la décolonisation du changement climatique est tout aussi importante au regard des réalités sociales et économiques des Outre-mer que de celles du territoire hexagonal face à ses propres inégalités territoriales (notamment entre régions rurales et urbaines) et les discriminations imposées aux femmes, aux pauvres et aux personnes racisées vivant dans les quartiers populaires. Elle est au contraire l’une des conditions de l’élaboration d’une politique climatique française à la hauteur de cet enjeu majeur. Deuxièmement, il ne s’agit pas non plus de faire œuvre de tokenism en faisant figurer quelques personnes racisées dans les institutions pour se donner bonne image tout en maintenant intacte les structures historiques. Par exemple, bien qu’avoir un·e habitant·e racisé·e des Outre-mer comme ministre de l’Outre-mer est significatif symboliquement, cela ne modifie en rien la structure des relations postcoloniales entre Hexagone et Outre-mer.
La décolonisation du
changement climatique depuis la France implique un déplacement
épistémique radical double dans la façon d’appréhender à la fois
le changement climatique et le territoire français à partir duquel
il est pensé. Le premier déplacement épistémique nécessaire est
celui d’une modification de la conception du territoire national
français. Loin du seul territoire monolithique hexagonal européen,
la France est un territoire multi-situé réparti au sein de trois
océans. L’on resterait dans l’hypocrisie coloniale en se
revendiquant de la « Métropole » et en louant la belle
biodiversité ultramarine telle des trophées tout en refusant de
reconnaître des places, des paroles et des dignités avec celleux
qui habitent ces territoires. La reconnaissance de ces dignités ne
peut faire l’économie d’un engagement politique et juridique fort
face à l’histoire coloniale et esclavagiste à l’origine de ces
rapports et de cette situation aujourd’hui. Cette reconnaissance
doit impliquer comme le prévoit l’article 1er de la
charte des Nations-Unies, « le principe de l’égalité des droits
des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes », et donc la
possibilité pour les territoires d’Outre-mer qui le souhaitent de
modifier leur statut et d’accéder à la pleine et indépendante
souveraineté. Réaliser que la France est un État multi-situé,
construit à partir d’un Empire colonial et esclavagiste, est la
condition de la compréhension du rapport géographique de la France
au globe, de ses manières d’habiter voire d’occuper la Terre, de
sa terrestrialité. La question « où atterrir ? », titre d’un
ouvrage remarqué du philosophe des sciences, feu Bruno Latour,
sera toujours biaisée si l’on fait l’économie d’une interrogation
sur les points de départ coloniaux de la composition d’un
mondeSmith Tuhiwai, Linda, Decolonizing
Methodologies : Research and Indigenous Peoples, third
edition, Bloomsbury, Londres, 2022.
. On ne peut devenir terrestre ni « atterrir » sans
d’abord engager une autre relation avec les territoires dont les
violences ont permis à l’Hexagone de préserver certaines de ses
terres.
Le second déplacement
épistémique implique une refonte de la politique liant l’Hexagone
et les Outre-mer au regard de leur importance écologique et la
reconnaissance des habitant·e·s des Outre-mer comme des sujets
politiques à part entière tant au niveau régional, national
qu’international. La Déclaration de « Fort-de-France » du 18 mai
2022 (aussi désignée comme « appel de Fort-de-France ») rédigé
lors de la conférence des RUP françaises rassemblant les
président·e·s de régions de Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin,
la Guyane, La Réunion, et Mayotte atteste de la demande de cette
refonte politique. Les élu·e·s notant « l’urgence d’ouvrir d’une
étape historique pour [les] territoire d’Outre-mer » appellent à
« refonder la relation entre nos territoires et la République par
la définition d’un nouveau cadre permettant la mise en œuvre de
politiques publiques conformes aux réalités de chacunes de [leurs]
régions. »Cabanes, Valérie, Un nouveau droit pour la
Terre, Paris, Point, 2021 [2016].
À côté des nécessaires redistributions économiques œuvrant à améliorer les conditions de vie, et à veiller aux respects des droits fondamentaux des habitant·e·s tels que l’accès à l’eau, ou l’amélioration des infrastructures de santé, il reste à inventer une relation politique entre Hexagone et Outre-mer qui tiennent compte de l’importance écologique de ces territoires. Si les 2,6 millions d'habitant·e·s en Outre-mer sont les premiers responsables de 80 % de la biodiversité française, alors, faire face au changement climatique implique de créer une modalité de représentation politique, une forme de démocratie environnementale (voire de démocratie climatique), qui soit à la hauteur de leur poids écologique. De la création d’un autre Parlement écologique qui opère sur une temporalité plus longue que les institutions actuelles à la délocalisation du ministère de l’Écologie en Guyane, à la création de sièges parlementaires additionnels dédiés aux enjeux écologiques, à l’accès à une plus grande souveraineté législative, ou encore à la création d’une représentation internationale des Outre-mer dans les COP, plusieurs réponses sont possibles.
Cette refonte requiert aussi
des formes de redistribution en termes de productions
scientifiques et d’accès à la recherche. Trop longtemps les
Outre-mer ont été les territoires-objets d’un extractivisme
colonial et scientifiqueMédina, José, The epistemology of
resistance, Oxford, Oxford University press, 2012 ; De Sousa
Santos, Boaventura, Epistemologies of the South : justice
against epistemicide ; Londres, Routledge, 2016 ; Solbiac,
Rodolphe, La destruction des statues de Victor Schoelcher en
Martinique : l’exigence de réparation et d’une nouvelle politique
des savoirs, Paris, L’Harmattan, 2020, p. 109-113.
où la recherche scientifique n’était menée ni par
ni pour les habitant·e·s de ces territoires. Or, encore une fois,
vu leur importance écologique et leur exposition, ces territoires
et, en premier lieu leurs habitant·e·s, auraient toute
légitimité à constituer des pôles scientifiques de référence,
toutes disciplines comprises, sur les enjeux écologiques. Enfin,
pour des territoires ayant vécu de tels écocidesTáíwò, Olúfẹ́mi, Reconsidering reparations :
worldmaking in the case of the climate crisis, New York,
Oxford University Press, 2022.
– une destruction massive et potentiellement
irrémédiable des écosystèmes – à l’image des essais nucléaires, de
l’extractivisme minier en Nouvelle-Calédonie et en Guyane, des
pollutions aux pesticides comme en Martinique, en Guadeloupe et à
la Réunion, le financement automatique de tous les masters et
thèses menés sur les enjeux écologiques par les habitant·e·s
locaux serait un point de départ matériel fondateur pour sortir de
la colonialité contemporaine à l’œuvre dans la politique
scientifique sur le changement climatique et sur les Outre-mer.
Plus qu’un financement de la recherche, c’est aussi le type de
recherche et de science qui reste à repenser. Une recherche qui
adopte le principe de la justice épistémique, reconnaissant les
différentes sources et formes de production de savoirFerdinand, Une écologie décoloniale,
op. cit., p. 390-400.
. Une recherche qui reconnaît par exemple le rôle
fondamental, politique et épistémique des associations et
collectifs de ces territoires depuis plus de 40 ans, tant dans la
défense des écosystèmes que dans la conceptualisation des enjeux
écologiques (ex. Zéro poison – zéro chlordécone et l’Assaupamar en
Martinique, Vivre et Envie-Santé en Guadeloupe, 193 en Polynésie,
Ensemble pour la Planète en Nouvelle-Calédonie, Sillages à la
Réunion ou La jeunesse autochtone de Guyane en Guyane).
Enfin, décoloniser le
changement climatique depuis la France implique aussi de penser
ces mesures dans le cadre plus large des justices et réparations
demandées face aux crimes de l’esclavage et de la colonisation. Si
le philosophe africain-américain Olúfẹ́mi Táíwò a bien montré
comment des politiques de réparations concernant l’esclavage et la
colonisation ne pouvaient se déployer sans une forme de justice
climatiqueLopes de Souza, Marcelo, « “Sacrifice zone”: The
environment – territory – place of disposable
lives », Community Development Journal, vol. 56, N°2,
avril 2021, p. 220–243.
, l’autre versant est tout aussi important.
Réitérant une proposition faite ailleurs, je pense que l’on ne
saurait envisager la justice climatique sans l’adosser à des
réparations face aux crimes historiques de la colonisation et de
l’esclavageVoir l’association « 193 » : <https://www.oneheart.fr/assos/association-193-1014
; Philippe, Sébastien et Statitus, Tomas, Toxique : enquête
sur les essais nucléaires français en Polynésie, Paris,
Presses Universitaires de France/humensis, 2021. ; Larbi Benchiha,
Bon baiser de Murora, film documentaire, 53 min, 2016, http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/47636_1
. Avant d’être présentés aujourd’hui comme des
territoires écologiquement importants pour la France, ces espaces
furent considérés comme des « zones sacrifices »Wekker, Gloria, White Innocence : Paradoxes
of Colonialism and Race, Durham, Duke University Press,
2016.
de la France, où l’exploitation compulsive des
humains et non humains était pensée sans limite. Rappelons-nous
que les derniers essais nucléaires français en Polynésie eurent
lieu en 1996, soit 4 ans après que la France ait signé la
Convention Cadre des Nations Unies sur le changement climatique à
RioFerdinand, Oostindie et Veenendaal, op.
cit.; Constant, op. cit.
. Or, à ce jour, la France n’a jamais eu à rendre
des comptes pour ces crimes coloniaux et postcoloniaux. Comment
peut-on aujourd’hui revendiquer haut et fort, dans une forme
d’innocence blancheMisiedajn, Daphina, « Separate but equal in the
protection against climate change ? The legal framework of climate
justice for the Caribbean part of the Kingdom of The
Netherlands », in The Geographical Journal, vol. 22
décembre 2022.
, une responsabilité pour les écosystèmes de ces
territoires sans, dans le même temps, prendre en compte la longue
histoire de prédation coloniale et de déshumanisation des peuples
qui y habitent ? On arrive à la conclusion logique que l’on ne
peut décoloniser le changement climatique, ni même la justice
climatique sans, dans le même temps, décoloniser la France, tant
son imaginaire politique de la nation ses institutions
culturelles, scientifiques, et politiques et ses manières
d’habiter la Terre. C’est littéralement la possibilité d’un
autre monde au sortir de la colonisation et de l’esclavage qui est
en jeu.
Faire monde par-delà les Outre-mer
En guise de conclusion, il reste un autre point fondamental à aborder. Comme indiqué, le terme « Outre-mer » contient en lui-même la perspective coloniale de l’historique Empire français. Aussi l’exigence d’une décolonisation du changement climatique ne peut se restreindre aux frontières nationales de la France. Il serait bien contradictoire de proposer une politique décoloniale du changement climatique tout en se bornant aux frontières géographiques érigées par un ancien Empire colonial. En effet, les inégalités et discriminations de contribution, d’exposition et de vulnérabilité face au réchauffement climatique mises en cause dans les rapports entre Hexagone et Outre-mer français, héritées de la longue histoire coloniale de la modernité se retrouvent à l’ensemble de la surface de la planète. Ainsi, décoloniser le changement climatique depuis la France implique paradoxalement de sortir des seuls canaux infranationaux de communications et d’échanges entre territoires d’Outre-mer et Hexagone. Une décolonisation du changement climatique depuis les différents territoires des Outre-mer exige de continuer à poursuivre les échanges, les dialogues et les alliances avec au moins quatre types de territoires et formes de non-souveraineté dans le monde.
En premier lieu, loin d’être
une exception française, les Outre-mer français font partie d’un
ensemble de territoires « ultramarins » dans le monde acquis en
partie lors de colonisations et conquêtes armées par des États
tels que le Royaume des Pays-Bas, les États-Unis, le Danemark, Le
Royaume-Uni, la Finlande, la Norvège, la Chine, la Corée du Sud,
la Nouvelle-Zélande et l’AustralieDisponible ici : https://native-land.ca/
. Figurent parmi eux : Porto Rico, les îles Vierges,
les îles Samoa, les îles Mariannes et Guam (États-Unis) ; Aruba,
Bonaire, Saint-Eustache, Saba, Curaçao et Sint-Marteen (Pays-Bas)
; Anguille, Montserrat, les îles Caïmans, les îles vierges
Britanniques, les îles Turks et Caïques, Les Bermudes, les îles
Pitcairn, les îles Falkland, et Sainte-Hélène (Royaume-Uni) ; les
îles Féroé et le Groenland (Danemark) ; les îles Cook et Tokelau
(Nouvelle-Zélande). La plupart de ces territoires non souverains
sont situés entre les latitudes tropicales concentrant à la fois
des points chauds de biodiversité, mais aussi une forte exposition
aux conséquences du changement climatique. Certains, tels que le
Groenland, sont devenus des points stratégiques pour comprendre et
suivre l’évolution du changement climatique. Mais il n’est
pratiquement jamais mentionné qu’il s’agit d’un territoire non
souverain avec plus de 50 000 personnes y compris le peuple
Tunumiit. À l’instar des Outre-mer français, tout en ayant peu
contribué au changement climatique, ces territoires et leurs
habitant·e·s sont aussi pris dans des rapports d’inégalités
territoriales, de marginalisation politique et juridique par
rapport à leurs États tutélaires. C’est ce que montre l’étude de
la chercheuse Daphina Misiedjan concernant les territoires
Outre-mer des Pays-BasThomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît
Collombat (dir.), L’empire qui ne veut pas mourir : une
histoire de la Françafrique, Paris, Seuil, 2021.
.
En second lieu, l’on trouve
aussi un ensemble de territoires abritant différents peuples
autochtones avec des niveaux d’autonomie législative et politique
divers. On y trouve les territoires tels ceux des peuples Lakota
et Sioux aux États-Unis, Guarani, Krenak et nombreuses communautés
maronnes au Brésil, Kalinas et Bonis en Guyane, Saramakas au
Surinam, Walpiris et Mangalas en Australie, Lenkas au Honduras,
Bakas et Twas en République du Congo, les Ogonis au Nigéria, les
Samis en Norvège, les Nuns premières nations du Canada, les Kanak
en Nouvelle-Calédonie/Kanaky et Maohis en Polynésie. La carte
réalisée par l’association Native Land Digital permet de
visualiser ces territoires à l’échelle du globeWalsh, Catherine & Mignolo, Walter, On
decoloniality : concept, analysis, praxis, Durham, Duke
University Press, 2018 ; Mbaria, John, et Ogada, Mordecai, The
big conservation lie, Auburn, Lens & Pens, 2017 ;
Escobar, Arturo, Sentir-penser avec la Terre : l’écologie
au-delà de l’occident, (trad. A. Bonvallot et. al), Paris,
Seuil, 2018 ; Blanc, Guillaume, L’invention du colonialisme
vert : pour en finir avec le mythe de l’éden africain, Paris,
Flammarion, 2022 ; Rodney, Walter, Decolonial marxism : Essays
from the Pan-African Revolution, New York, Verso, 2022 ;
Quijano, op. cit. ; Gomez-Barris, Macarena, The
Extractive Zone : Social Ecologies and Decolonial
perspectives, Durham, Duke University Press, 2017.
. Ces peuples qui n’ont que peu contribué au
réchauffement climatique se retrouvent plus exposés aux
conséquences tout en étant dans des conditions sociales précaires
et demeurent marginalisés politiquement au sein de leur État
tutélaire ainsi que sur la scène internationale.
Troisièmement, figurent des
territoires qui, bien qu’officiellement indépendants et
souverains, se retrouvent dans des formes de dépendance et de
domination économique et politique soit vis-à-vis de leur ancienne
Métropole coloniale à travers des accords secrets à l’instar de la
« France-AfriqueJones, Terry, « Apartheid Ecology in America. On
Building the Segregated Society », Black World, vol. 24,
N° 7, mai 1975, p. 4-17 ; Ouassak, Fatima, La puissance des
mères : pour un nouveau sujet révolutionnaire, Paris,
Découverte, 2020 ; Ouassak, Fatima, Pour une écologie pirate :
et nous serons libres, Paris, La Découverte, 2023.
», soit vis-à-vis des pays dits du Nord et des
institutions telles que la Banque Mondiale, l’Organisation
Mondiale du Commerce (OMC) et le Fonds Monétaire International
(FMI). Comme nous l’ont montré les penseur·se·s des théories et
pratiques décoloniales et anticoloniales tels que Anibal Quijano,
Walter Mignolo, Catherine Walsh, Arturo Escobar, Walter Rodney,
Macarena Gomez-Barris et bien d’autres, la colonialité forgée
pendant les périodes de colonisation et d’esclavage se poursuit
par-delà les indépendances dans les modes de relations, la
compréhension du pouvoir, des savoirs, de l’Être, les manières
d’habiter la Terre et même dans les manières de protéger
l’environnement[^84]. Ce sont des territoires statutairement
indépendants avec leurs propres organisations politiques et
législatives. Pourtant le régime néolibéral du marché
international et le gouvernement par la dette imposent des
contraintes à ces pays qui de fait portent atteinte à leur
souveraineté. Cette situation est particulièrement problématique
pour les Petits États Insulaires en Développement (PEID). De la
Barbade à Tuvalu, en passant par l’Île Maurice, et Samoa, les PEID
issus de la vague de décolonisation de la deuxième moitié du
20e siècle se retrouvent aussi dans une situation
d’inégalité politique et économique sur l’échiquier capitaliste
international tout en étant en première ligne des conséquences du
changement climatique.
Enfin, quatrièmement, les quartiers populaires et singulièrement les quartiers populaires de plusieurs pays dits du Nord constituent aussi des territoires pris dans des formes de non-souveraineté, particulièrement exposés et vulnérables aux conséquences du changement climatique telles que les vagues de chaleur, où vivent une majorité de personnes racisées issues de l’immigration postcoloniale. Mis au ban de la société dans des formes d’écologie-apartheid, ces habitant·e·s, souvent racisé·e·s et issus de l’immigration postcoloniale à l’image de la Seine–Saint-Denis en Île-de-France, ne sont pas, elleux aussi, pensé·e·s comme des sujets politiques à part entière pouvant proposer leurs propres conceptions du monde et de la Terre, leurs propres écologies[^85].
Ces territoires (Outre-mer, territoires autochtones, PEID, quartiers populaires) concentrent pour la plupart les caractéristiques suivantes. Bien qu’ayant peu contribué au réchauffement climatique, ils sont exposés de manière disproportionnée à ses conséquences tout en étant plus vulnérables économiquement, socialement et écologiquement. Ce sont des territoires anciennement colonisés par les anciens Empires de l’Occident qui restent marginalisés au sein de leur propre État et sur les scènes internationales de discussion du changement climatique. Reconnaître qu’une partie des inégalités au cœur du changement climatique suit la fracture coloniale de la modernité occidentale tant dans les causes et conséquences que dans les arènes politiques nationales et internationales où se construisent les politiques en réponse implique une modification profonde dans la manière d’appréhender le changement climatique et d’y répondre.
En somme, l’on ne saurait résoudre la crise climatique globale sans une décolonisation totale du monde occidental. L’on ne saurait inventer un monde commun face à ces dérèglements en cours sans la pleine, digne et égale participation de ces innombrables voix de la Terre. Celles dont les présences rappellent chaque jour l’échec existentiel du projet colonial de l’Occident et dont les timbres portent, avec puissance, le chant des exigences d’égalité, de liberté et de dignité.
Carte des Outre-mer français réalisée par Aude Chesnais en 2021.